15/04/2026
LORSQUE LE SAGE MONTRE LA LUNE.
Chaque mois depuis plusieurs années, Eric-Emmanuel Schmitt livre une chronique à Lire Magazine . Sous le titre de « L’atelier de l’écrivain », il confie des conseils et des analyses à ceux qui aiment écrire.
Lorsque le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt.
Sans doute connaissez-vous cette parabole bouddhiste : « Lorsque le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt ». Le doigt représente le moyen, la lune la finalité. Le maître nous rappelle qu’il est facile de se perdre dans les moyens — la lettre — au lieu de se concentrer sur la finalité — l’esprit. En d’autres termes, l’idiot demeure absorbé par la forme aux dépens du sens. L’image nous invite à dépasser les concepts ou les symboles, lesquels servent uniquement de support à la compréhension.
Appliquons cette métaphore à la littérature, car elle éclaire le travail de l’écrivain.
Certains romanciers ne veulent pas que le lecteur se focalise sur leur doigt, mais seulement sur la lune. Ils donnent à voir leur monde en espérant que le lecteur y entre sans remarquer leur intervention. Ils ne commentent pas, ne philosophent pas, s’absentent autant que possible et refusent d’attirer l’attention sur leurs formulations. Les Américains, sous l’influence du cinéma, ont poussé ce retrait à l’extrême, tel William Faulkner dans Des souris et des hommes ou J. D. Salinger dans ses nouvelles. Ils s’efforcent à rendre le filtre de leur esprit transparent : que la lune, pas le doigt !
D’autres romanciers, pratiquant l’omniscience plutôt que l’objectivité, s’essaient également à disparaître de leur tableau, à l’instar d’un Georges Simenon, maître d’une écriture blanche qui s’efface devant ce qu’elle évoque.
Cependant quelques auteurs n’hésitent pas à agiter le doigt, détournant ainsi l’attention de la lune. Ce frémissement porte un nom savant : la métalepse. Elle introduit une rupture dans les niveaux de narration, signale l’artificialité du récit et questionne la frontière entre la réalité et la fiction, créant une sorte de fissure dans le quatrième mur littéraire. Mon cher Denis Diderot — définitivement mon écrivain préféré — fut le premier à oser ces transgressions. « À peine avions-nous passé le détroit de Gibraltar, qu’il s’éleva une tempête furieuse. Je ne manquerais pas, madame, de faire siffler les vents à vos oreilles, gronder la foudre sur votre tête ; d’enflammer le ciel d’éclairs, de soulever les flots jusqu’aux nues, et de vous décrire la tempête la plus effrayante que vous ayez jamais rencontrée dans aucun roman, si je ne vous faisais une histoire. (Les Bijoux indiscrets) La métalepse devient le principe de son chef d’œuvre, Jacques le fataliste. « Lecteur, qui m’empêcherait de jeter ici le cocher, les chevaux, la voiture, les maîtres et les valets dans une fondrière ? Si la fondrière vous fait peur, qui m’empêcherait de les amener sains et saufs dans la ville où j’accrocherais leur voiture à une autre, dans laquelle je renfermerais d’autres jeunes gens ivres ? Il y aurait des mots offensants de dits, une querelle, des épées tirées, une bagarre dans toutes les règles. Qui m’empêcherait, si vous n’aimez pas les bagarres, de substituer à ces jeunes gens Mlle Agathe, avec une de ses tantes ? Mais il n’y eut rien de tout cela. »
D’une manière moins évidente, la métalepse permet une dramatisation subtile du récit. Ainsi Paul Auster dans l’incipit de Cité de verre produit un suspense en laissant entrevoir les répercussions de ce qu’il dépeint. « C’est un faux numéro qui a tout déclenché, le téléphone sonnant trois fois au cœur de la nuit et la voix à l’autre bout demandant quelqu’un qui n’était pas. Bien plus t**d, lorsqu’il pourrait réfléchir à ce qui lui était arrivé, il en conclurait que rien n’est réel sauf le hasard. Mais ce serait bien plus t**d. Au début, il y a simplement eu l’événement et ses conséquences. Quant à savoir si l’affaire aurait pu tourner autrement ou si elle avait été entièrement prédéterminée dès le premier mot qui sortit de la bouche de l’étranger, ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est l’histoire même, et ce n’est pas à elle de dire si elle a un sens ou pas. »
Mon conseil : décidez dès le départ si vous bougez le doigt ou non, si vous attirez l’attention sur l’écriture du récit ou si vous choisissez de disparaître. Chacune des deux attitudes présente un intérêt équivalent mais elle doit être empruntée à dessein et rester homogène. Un manquement de constance narrative serait une faute.
Éric-Emmanuel Schmitt