05/03/2026
Quand le corps change⊠que devient notre regard sur nous-mĂȘmes ?
Quand le corps change, ce nâest pas seulement le corps qui est bouleversĂ©.
Câest aussi le regard que nous portons sur nous-mĂȘmes.
Pourquoi avons-nous tant de mal Ă accepter que notre corps change ?
Pourquoi quelques kilos, des rides, une cicatrice ou simplement un corps qui Ă©volue peuvent-ils prendre autant de place dans le regard que nous portons sur nous-mĂȘmes ?
Et je me pose aussi cette question pour moi.
Parce que moi aussi, comme beaucoup dâautres, je connais ces moments oĂč quelque chose dans le corps peut freiner lâĂ©lan de se montrer tel que lâon est⊠parfois mĂȘme freiner une rencontre, un regard, une relation.
Comme si nous devions ĂȘtre autrement pour mĂ©riter dâĂȘtre aimĂ©s.
Car trĂšs tĂŽt, nous avons appris Ă regarder notre corps Ă travers le regard des autres.
Ce qui est beau.
Ce qui ne lâest pas.
Ce qui est désirable.
Ce qui ne lâest pas.
Et dans notre société, le corps, surtout celui des femmes, est constamment observé, commenté, évalué.
Alors certaines choses que nous appelons nos « imperfections » finissent par prendre toute la place.
Comme si elles définissaient notre valeur.
Pourtant le corps, lui, ne juge pas.
Il vit.
Il change.
Il traverse le temps.
Et il crée aussi la vie, les liens, les expériences.
Ce qui fait souffrir, ce nâest pas toujours le corps.
Câest le regard que nous avons appris Ă porter sur lui.
Et derriĂšre ce regard se cache souvent une croyance trĂšs profonde :
« Je serai digne dâĂȘtre aimĂ© quand⊠»
Quand jâaurai perdu ces kilos.
Quand je serai plus lisse.
Plus conforme.
Plus acceptable.
Et câest lĂ quâapparaĂźt une mĂ©canique trĂšs particuliĂšre : le contrĂŽle.
Quand la vie bouge, quand le corps change, quand une Ă©tape sâouvre - fatigue, Ăąge, pĂ©rimĂ©nopause, bouleversements - beaucoup cherchent Ă reprendre la main lĂ oĂč câest possible.
Alors le corps devient une zone de contrĂŽle.
On surveille.
On calcule.
On corrige.
Pas seulement pour changer dâapparence, mais pour calmer une angoisse plus profonde : la peur de perdre la maĂźtrise, la peur de ne plus ĂȘtre dĂ©sirĂ©, la peur de ne plus ĂȘtre choisi.
Et peu Ă peu, cela peut devenir obsessionnel.
On traque 5 ou 6 kilos comme sâils contenaient la clĂ© du bonheur.
Et sans sâen rendre compte, on met sa vie en attente.
On nâose plus aller Ă la plage.
On repousse une rencontre.
On évite une photo, un regard, une intimité.
Tout cela en attendant dâĂȘtre « prĂȘt ».
Mais pendant que nous attendons dâĂȘtre assez⊠la vie continue de passer.
Les années passent.
Les rencontres passent.
Les occasions passent.
Alors une autre question se pose :
Pourquoi ces choses que nous appelons nos « imperfections » prennent-elles parfois toute la place dans notre existence ?
Sommes-nous prĂȘts Ă passer Ă cĂŽtĂ© de moments simples, de joie, de liens, de plaisir⊠pour quelques kilos de plus ou un corps qui ne correspond pas aux normes ?
Car en rĂ©alitĂ©, personne ne tombe amoureux dâun corps parfait.
On tombe amoureux dâune prĂ©sence.
Dâun regard.
Dâune Ă©nergie.
Dâune maniĂšre dâĂȘtre au monde.
Et peut-ĂȘtre que la vraie question nâest pas seulement celle du corps.
Peut-ĂȘtre quâelle est plus essentielle :
quâest-ce qui nous empĂȘche dâĂȘtre pleinement vivants tels que nous sommes ?
Car le temps, lui, ne négocie pas.
Les secondes passent.
Les minutes passent.
Les années passent.
Et un jour, lorsque la santĂ© vacille vraiment, lorsque la vie devient fragile⊠la question nâest plus :
« Suis-je assez mince ? »
« Mon corps est-il assez beau ? »
« Ai-je trop de rides ? »
La seule question devient :
ai-je vraiment vécu ?
Et au fond⊠quâest-ce que cela veut dire, « parfait » ?
Parfait pour qui ?
Selon quels critĂšres ?
Selon quel regard ?
Celui des réseaux sociaux ?
Des magazines ?
De cette petite voix intĂ©rieure qui rĂ©pĂšte depuis des annĂ©es que nous devrions ĂȘtre autrement ?
Parce que ce « parfait » recule sans cesse.
Quand on perd cinq kilos, on en veut encore trois de moins.
Quand le corps change, on regrette celui dâavant.
Et quand on sâapproche enfin de lâidĂ©al que lâon poursuivait⊠un nouvel idĂ©al apparaĂźt.
Le « parfait » est une ligne dâarrivĂ©e qui nâexiste pas.
Et pendant que nous courons aprÚs cette image idéale⊠la vie, elle, continue.
Avec ce corps.
Avec cette histoire.
Avec ce que nous sommes.
La vie ne commence pas quand nous serons parfaits.
Elle commence le jour oĂč nous cessons dâattendre de lâĂȘtre.
Et peut-ĂȘtre que la seule question qui reste est celle-ci :
quâattendons-nous encore pour vivre ?
Sandrine Gourdy đș
Douce nuit Ă vous.