03/01/2026
La suite des Aventures de Lumiére,
Il était une fois, un peu plus loin dans le temps,
un soir où le ciel avait la couleur d’un bleu qui pense,
Lumière décida de monter sur la colline.
Ce n’était pas une colline très haute,
mais c’était celle où l’on venait quand on avait besoin
de se souvenir de qui on était avant d’avoir peur.
Le vent y parlait plus fort,
l’herbe y gardait la mémoire des pas hésitants,
et le silence, là-haut,
avait quelque chose d’honnête.
Ce soir-là, Lumière portait encore un manteau.
Pas tous les anciens, non.
Mais un qui s’accrochait particulièrement fort.
C’était le manteau du « je n’ai besoin de personne ».
Celui qui lui faisait dire « ça va »
quand tout en elle criait l’inverse.
Celui qui la poussait à porter les autres sur son dos
alors qu’elle avait du mal à tenir debout elle-même.
Un manteau tissé de phrases comme :
« Débrouille-toi »,
« Sois forte »,
« Ne dérange pas »,
« Ne pleure pas devant les gens ».
Il collait à sa peau comme une seconde chair.
En gravissant la colline,
Lumière sentait son souffle se couper,
mais elle ne savait plus si c’était la montée
ou le poids du manteau.
Arrivée au sommet,
elle s’assit sur un rocher plat,
les genoux ramenés contre elle,
la clé alchimique posée au creux de sa paume.
— Je sais que c’est toi, murmura-t-elle au manteau.
Je sais que tu dois partir.
Mais j’ai peur.
Le vent passa doucement sur son visage,
comme une main qui n’ose pas encore caresser.
— Si je te lâche, qui je deviens ?
Qui je suis, si je ne suis plus celle qui gère tout,
celle qui tient pour tout le monde,
celle qui ne demande jamais rien ?
Le manteau ne répondit pas.
Mais elle sentait sa présence partout :
dans sa nuque crispée,
dans sa mâchoire serrée,
dans ce réflexe ancien qui disait :
« Surtout, ne montre rien. Tiens bon. »
Lumière sentit une colère sourde monter.
Pas contre le manteau,
mais contre cette fidélité absurde
qui l’attachait encore à lui.
— J’en ai marre, dit-elle plus fort.
Marre de faire comme si j’étais inépuisable.
Marre de sourire en disant : “T’inquiète, je gère.”
Marre de me trahir pour paraître solide.
Les mots sortaient comme des pierres qu’on jette dans un ravin.
Au moment où sa voix se brisa,
elle sentit tout son corps trembler.
Les larmes montèrent,
brutales,
sans la prévenir.
— Je ne sais pas comment te lâcher, avoua-t-elle.
Parce que sans toi,
je vais devoir admettre que j’ai besoin des autres.
Que je peux tomber.
Que je peux dire : “Je n’y arrive pas.”
Et ça,
ça lui semblait plus violent
que tous les orages.
Elle serra la clé dans sa main.
La colère se mélangeait à la tristesse,
la tristesse à la fatigue,
la fatigue à une envie ancienne de se reposer enfin,
quelque part,
dans des bras plus grands qu’elle.
— J’aimerais tellement,
souffla-t-elle,
que quelqu’un vienne m’aider à le retirer.
Juste cette fois.
Que ce ne soit pas encore un truc à faire seule.
Le vent se leva davantage,
faisant danser les herbes hautes autour d’elle
comme une mer végétale.
Et c’est alors qu’elle le vit.
Sur le flanc de la colline,
un animal s’approchait.
Pas un animal de conte de fées,
pas un cheval blanc ou un lion majestueux.
Un loup.
Un loup gris,
aux yeux jaunes et doux,
qui marchait sans se presser,
comme s’il savait exactement où il allait
et pourquoi.
Lumière sentit un frisson de peur, d’abord.
Les histoires qu’on raconte sur les loups
ne sont pas tendres.
Mais celui-ci portait dans son regard
une fatigue qui ressemblait à la sienne.
Il s’assit à quelques pas d’elle,
sans la quitter des yeux.
— Je ne savais pas que les loups m***aient sur les collines,
dit-elle dans un souffle.
— On monte là où les humains viennent se défaire de leurs mensonges,
répondit une voix dans sa tête.
Ce n’était pas vraiment une voix d’ailleurs,
c’était la sienne,
mais plus calme, plus ancienne.
Le loup inclina légèrement la tête.
— Quel manteau essaies-tu de lâcher ?
— Celui qui dit que je n’ai besoin de personne,
répondit-elle sans réfléchir.
— Ah, fit le loup. Celui-là, je le connais bien.
Il se rapprocha,
jusqu’à ce que son flanc effleure ses jambes.
Son pelage était chaud,
plus chaud que n’importe quel manteau.
— Pourquoi c’est aussi violent ? demanda Lumière.
Pourquoi j’ai l’impression qu’en retirant ce manteau,
je vais mourir un peu ?
Le loup posa ses yeux dans les siens.
— Parce que ce manteau t’a tenue debout
dans les moments où personne ne le faisait pour toi.
Tu l’as porté comme une armure,
mais aussi comme une mère de remplacement.
Le lâcher,
c’est reconnaître à quel point tu as eu froid,
longtemps.
Les mots la transpercèrent.
Une vague la submergea.
Pas une vague douce,
une déferlante.
Les souvenirs revinrent d’un coup :
les soirs seule à tout gérer,
les « fais avec »,
les « tu es grande maintenant »,
les larmes avalées en silence
parce qu’il n’y avait personne pour les recevoir.
Son corps se mit à trembler plus fort.
Les sanglots montèrent,
profonds, incontrôlables.
— J’en veux à ce manteau,
hoqueta-t-elle,
mais j’ai aussi peur de le trahir.
Il m’a protégée.
Le loup se rapprocha encore,
si près que son souffle chaud
vint heurter les mains glacées de Lumière.
— Alors ne le jette pas comme un ennemi,
dit-il silencieusement.
Remercie-le.
Puis dis-lui que tu n’en as plus besoin
à chaque seconde.
Lumière ferma les yeux.
Elle posa les mains sur le tissu invisible
de ce manteau tenace.
Elle sentit sa densité,
les coutures serrées,
les couches de promesses mal tenues
et de solitudes avalées.
— Merci, dit-elle d’une voix brisée.
Merci de m’avoir aidée à survivre
quand je ne savais pas demander de l’aide.
Merci de m’avoir donné l’illusion
que je pouvais tout porter.
Puis sa voix changea,
un peu plus ferme :
— Mais maintenant,
je veux apprendre à vivre autrement.
Je ne veux plus te confondre avec ma force.
Au moment où elle prononça ces mots,
le manteau se crispa.
Tout en elle hurla :
« Non ! Garde-le ! On ne sait jamais ! »
La panique m***a, brutale.
Une peur animale, primaire.
Elle eut envie de se lever,
de redescendre en courant,
de renfiler tout ce qu’elle avait déjà enlevé.
De redevenir celle qui dit « ça va »
même quand tout casse.
Le loup, alors, posa doucement sa tête contre son épaule.
Ce simple contact
fit craquer quelque chose en elle.
Comme si, pour la première fois,
dans ce moment où tout se bousculait,
elle n’était plus entièrement seule.
— Laisse la violence passer,
murmura la voix-loup.
Ce n’est pas celle du monde contre toi.
C’est celle de ton ancien système de défense
qui se débat pour rester en place.
Lumière se laissa aller contre le flanc du loup.
Elle pleurait maintenant sans retenue,
sans dignité,
sans contrôle.
C’était laid,
c’était bruyant,
c’était vivant.
Ses doigts agrippèrent le tissu imaginaire du manteau,
puis, dans un geste presque rageur,
elle commença à le tirer vers l’avant,
comme on arrache un pansement
qui colle à une vieille plaie.
— J’ai mal,
souffla-t-elle.
Ça brûle.
— C’est normal,
répondit le loup.
Tu touches enfin la peau qui était en dessous.
Un dernier sanglot la secoua,
et dans un geste à la fois violent et libérateur,
elle tira d’un coup.
Le manteau,
ce vieux manteau du « je n’ai besoin de personne »,
glissa de ses épaules,
tomba à ses pieds
dans un bruit silencieux
mais assourdissant à l’intérieur.
Elle resta un moment immobile,
comme après un choc.
Le vent la frappa de plein fouet.
Elle eut froid,
un froid réel,
presque cru.
Elle se sentit nue,
exposée,
risible, peut-être.
— Je suis en train de faire une bêtise,
chuchota une voix en elle.
Tu aurais dû le garder.
Tu vas souffrir.
Tu vas dépendre des autres.
Tu vas décevoir.
Elle se recroquevilla,
les bras autour d’elle,
comme une enfant.
Le loup, alors, s’allongea contre elle,
épousant la courbe de son dos,
offrant la chaleur de son corps
sans rien demander en retour.
— Tu vois ?
dit-il.
Tu peux avoir froid
et être réchauffée autrement
que par un mensonge.
Lumière ferma les yeux,
le visage noyé de larmes,
le souffle saccadé.
Le manteau à ses pieds
semblait déjà plus petit.
Ridicule, presque.
— Et si personne ne vient,
demanda-t-elle dans un souffle,
quand j’aurai besoin ?
— Alors, répondit le loup,
tu auras au moins cessé de te mentir
en faisant semblant que ça ne compte pas.
Et tu pourras apprendre,
petit à petit,
à te choisir toi,
même quand personne ne te rattrape.
Ils restèrent longtemps ainsi,
sur le flanc de la colline,
elle en larmes,
lui en silence.
Le ciel, au-dessus d’eux,
changeait doucement de couleur,
passant du bleu profond au violet,
puis au noir piqué d’étoiles.
À un moment,
Lumière sentit quelque chose de nouveau dans sa poitrine.
Pas un grand éclat,
pas une illumination.
Juste un espace.
Un peu plus de place.
Comme si l’air pouvait enfin circuler
là où, avant,
tout était serré.
Elle rouvrit les yeux
et regarda le manteau au sol.
Elle ne le haïssait pas.
Mais elle n’avait plus envie de le remettre.
— Je ne promets pas de ne jamais te reprendre,
dit-elle doucement.
Je sais que par réflexe,
je reviendrai peut-être te chercher.
Mais je promets une chose :
chaque fois que je te remettrai,
je saurai maintenant que ce n’est plus moi.
Juste ma peur.
Le loup la regarda
avec une fierté tranquille.
— C’est tout ce que demande la lumière,
murmura-t-il.
Pas que tu ne tombes plus jamais.
Que tu saches, quand tu tombes,
que tu es en chemin vers toi.
Lumière se releva,
les jambes encore un peu tremblantes.
Elle laissa le manteau là,
sur le flanc de la colline,
comme une vieille peau abandonnée.
Le vent le souleva un instant,
joua avec,
puis le déposa plus loin,
parmi d’autres restes de rôles
que d’autres avant elle
avaient aussi fini par quitter.
Avant de redescendre,
elle posa la main sur le dos du loup.
— Merci d’être venu, dit-elle.
— Je viens chaque fois qu’un humain
accepte de ne plus confondre survie et vie,
répondit-il sans bouger les lèvres.
Mais n’oublie pas :
je suis toi aussi.
La partie de toi qui sait déjà
que tu as le droit d’avoir besoin,
le droit d’être portée,
le droit de ne plus être forte tout le temps.
Lumière hocha la tête.
Elle se sentait encore fragile,
encore secouée,
mais moins seule.
En redescendant de la colline,
elle eut de nouveau froid.
Un froid de peau.
Mais son cœur, lui,
respirait un peu mieux.
Et quelque part,
très loin dans son ventre,
une certitude discrète se forma :
On ne se libère pas de ses manteaux
dans la douceur des salons bien rangés,
mais dans la violence honnête
des collines intérieures,
là où l’on ose enfin dire :
« J’ai eu besoin de toi pour survivre.
Mais je veux maintenant apprendre
à vivre autrement. »
Il était une fois toi, aussi,
quelque part sur ta propre colline,
au moment précis où lâcher un manteau
te semble insupportable,
presque dangereux.
Et peut-être qu’un jour,
au milieu de la peur et des larmes,
tu sentiras toi aussi
un loup venir se coucher contre ton dos,
juste assez près
pour te rappeler
que tu n’as plus à être seul·e
pour te défaire de ce qui t’alourdit.
Sur les flancs d’une colline où s’alanguissent les vents,
Lumière monte en silence, un secret sur les dents.
Son manteau la précède, la retient, la recule,
un nuage un peu trop lourd accroché à ses épaules.