Adeline Vincendeau - Thérapeute psycho-corporelle

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SE DÉPLACER •
20/04/2026

SE DÉPLACER •

La fille du père : quand la féminité reste en suspens
Dette narcissique, absence de tiers et impossible passage vers la femme

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

I. Une place donnée, une place prise

Elle arrive souvent ainsi, sans fracas.
Assise, droite, tenue. Le regard clair, la parole précise. Une femme qui semble savoir où elle va, qui n’a jamais vraiment flanché.

Quand elle parle de son père, quelque chose se modifie à peine, presque imperceptiblement. Une nuance dans la voix. Une retenue. Puis cette phrase, souvent :

“Avec lui, c’était particulier.”

Particulier.
Mot discret pour dire une place qui ne l’est pas.

Elle n’a pas été seulement une fille. Elle a été celle qui comprenait, celle qui accompagnait, celle qui tenait. Très tôt, elle s’est trouvée installée dans une position singulière, presque à égalité, parfois au-dessus, comme si le père, en la regardant, cherchait autre chose qu’un enfant.

Non pas un fils au sens strict.
Mais quelqu’un qui puisse répondre.

Et elle a répondu.

II. Porter ce qui ne s’est pas accompli

Dans ce regard, une attente s’est déposée.

Pas toujours formulée, rarement consciente, mais insistante. Une attente que quelque chose se réalise à travers elle. Ce que le père n’a pas pu faire, ce qu’il n’a pas été, ce qu’il a manqué — tout cela trouve en elle un lieu possible.

Elle devient alors celle qui avance, qui réussit, qui ne recule pas. Une femme en mouvement, décidée, efficace. Une femme que l’on décrit comme forte.

Mais cette force n’est pas née d’un choix libre.
Elle s’est construite dans une fidélité.

Une fidélité silencieuse, presque invisible, à un regard qui a fait d’elle plus qu’une fille.

Et derrière cette dynamique, quelque chose s’inscrit : une dette.

Non pas une dette à rembourser, mais une dette à incarner. Une dette narcissique qui fait tenir, avancer, réussir — mais qui ne se solde jamais.

III. Ce qui reste en attente

Dans cette trajectoire, la féminité ne disparaît pas.

Elle reste en suspens.

Comme une pièce laissée en arrière, dont on ne sait plus très bien comment franchir le seuil. La femme agit, construit, décide. Elle tient sa place dans le monde, parfois brillamment. Mais quelque chose, dans le registre du féminin, reste en retrait.

Une patiente dit un jour :

“Je sais faire. Mais je ne sais pas être.”

Cette phrase ouvre un espace.

Car être femme, ici, ne va pas de soi. Cela suppose autre chose que la maîtrise. Cela suppose une forme d’abandon, de déplacement, de disponibilité à l’autre.

Or, tout son parcours l’a tenue ailleurs.

IV. L’homme qui arrive… trop t**d, ou trop tôt

Puis un homme entre dans sa vie.

Il ne vient pas dans un espace vierge.
Il arrive dans un territoire déjà occupé.

Sans qu’elle le formule, une tension s’installe. L’homme qu’elle rencontre ne se présente pas seul. Il est déjà en comparaison, en rivalité implicite avec une autre figure.

Le père n’est pas là, mais il est présent.

Et très vite, quelque chose se joue :

cet homme est-il à la hauteur ?
peut-il soutenir ?
peut-il tenir ?

Mais aussi, plus profondément :

peut-il rivaliser ?

Car la scène n’est pas simplement amoureuse. Elle est structurée ailleurs.

V. Entre deux figures masculines

La femme se retrouve alors dans un entre-deux.

Elle ne renonce pas au père, même intérieurement.
Elle ne parvient pas non plus à investir pleinement cet autre homme.

Elle oscille.

Par moments, elle teste. Elle pousse, elle mesure, elle évalue.
À d’autres moments, elle se retire, comme si rien ne pouvait vraiment convenir.

L’homme, face à elle, peut se sentir mis à l’épreuve, jugé, insuffisant sans savoir pourquoi. Il ne comprend pas toujours que la relation se joue ailleurs, dans un espace qui le dépasse.

Et elle-même ne le sait pas toujours.

VI. Une maternité sans passage

Il arrive que la maternité vienne.

Mais elle ne passe pas toujours par la féminité.

Comme un saut, une traversée rapide, de la fille à la mère, sans s’être arrêtée à la place de la femme. L’enfant est accueilli, investi, porté. Mais la relation au masculin reste inchangée, intérieure, organisée autour du père.

Le compagnon reste à distance.

La scène n’a pas bougé.

VII. Quand le tiers fait défaut

En écoutant ces trajectoires, une question apparaît.

Où était le tiers ?

Car ce qui se dessine, ce n’est pas seulement une relation intense entre un père et une fille. C’est souvent une configuration où la tiercéité n’a pas pu s’installer pleinement.

La mère a pu être absente, effacée, débordée, ou tenue à distance.
Non pas forcément dans les faits, mais dans sa fonction.

Elle n’a pas toujours pu introduire cette distance nécessaire, ce décalage qui permet à chacun d’occuper sa place.

Alors la fille et le père se retrouvent dans un face-à-face.

Un face-à-face qui n’est pas incestueux dans l’acte, mais qui peut prendre une tonalité incestuelle dans sa structure : trop proche, trop direct, sans médiation.

Dans cet espace sans tiers, la différenciation devient difficile.

VIII. Le glissement : ne plus être fille

Ne pouvant s’inscrire comme fille dans un espace triangulé, la patiente peut opérer un déplacement.

Elle ne se vit plus comme fille.

Elle devient celle qui répond.

Celle qui agit, qui accomplit, qui tient.

Une femme me dit un jour :

“Avec lui, je n’étais pas une fille… j’étais comme son bras droit.”

Le glissement est là.

Elle ne s’identifie pas à la fille, mais à une position plus proche du fils. Non pas dans le biologique, mais dans la fonction : celui qui prolonge, celui qui réalise, celui qui incarne.

Et dans ce déplacement, la féminité se trouve contournée.

IX. Dialoguer avec un masculin intérieur

La relation au masculin ne passe plus nécessairement par un homme réel.

Elle s’organise en interne.

Un dialogue silencieux s’installe avec une figure masculine intériorisée :

exigeante, jugeante, évaluatrice.

La femme avance, réussit, agit — mais sous ce regard.

Ce regard ne lâche pas.

Il accompagne chaque choix, chaque renoncement, chaque mouvement.

Et dans cette configuration, rencontrer un homme devient difficile.

Car il ne s’agit plus de rencontrer.
Il s’agit de se mesurer.

X. Le casque et la voix derrière

Au cabinet, ces femmes arrivent souvent avec une impression de solidité.

Elles tiennent. Elles avancent. Elles ne demandent pas grand-chose.

Comme si elles portaient un casque.

Un casque qui protège, qui isole, qui permet de continuer.

Mais lorsque ce casque se fissure, une autre voix apparaît.

Une voix plus ancienne.

Une voix qui ne dit pas : repose-toi.
Mais qui insiste : tiens.

Cette voix, souvent, est celle du père.

Non pas dans sa présence réelle, mais dans ce qu’il a laissé comme empreinte.

Et à cet endroit, la difficulté n’est pas seulement d’aimer.

C’est de pouvoir, un jour, désobéir.

XI. Là où le réel fait effraction

Dans une lecture inspirée de Jacques Lacan, cette organisation tient tant que le fantasme soutient la position.

Mais la rencontre avec un homme réel introduit une faille.

Car cet homme ne correspond pas.

Il ne répond pas comme le père.
Il ne tient pas la même place.
Il ne comble pas ce qui est attendu.

Et c’est là que le réel apparaît.

Non pas comme un événement, mais comme ce qui ne se laisse pas intégrer.

La relation peut alors se figer, se rompre, ou se répéter.

XII. Déplier autrement

Le travail ne consiste pas à faire tomber cette structure d’un coup.

Il ne s’agit pas de retirer le casque, ni de renoncer à la force.

Il s’agit d’ouvrir un espace où la femme puisse, peu à peu, repérer :

ce qu’elle porte
ce qui ne lui appartient pas
ce qui relève du père
ce qui pourrait être à elle

Et dans cet espace, peut-être, rencontrer un homme sans devoir répondre pour un autre.

XIII. Ligne de crête

Entre loyauté et désir, entre dette et liberté, certaines femmes avancent longtemps sans pouvoir s’arrêter.

Elles réussissent. Elles tiennent. Elles impressionnent.

Mais à l’intérieur, quelque chose attend.

Non pas un homme parfait.
Mais un lieu où elles pourraient, enfin, ne plus être appelées à répondre.

Il arrive que certaines femmes ne manquent pas de force…
mais d’un endroit où elles pourraient, enfin, ne plus être la fille de leur père

ACCUEILLIR L’ENFANT BLESSÉ • RE PARENTER •(3 épisodes à écouter)
11/04/2026

ACCUEILLIR L’ENFANT BLESSÉ • RE PARENTER •
(3 épisodes à écouter)

Épisode de l’émission · Émotions, un podcast pour mettre des mots sur vos émotions, présenté par Marie Misset · 29 mars · 44 min

(S)HABITER •
06/04/2026

(S)HABITER •

L’exil intérieur ou l’impossible inscription
Quand le sujet prépare déjà le départ suivant pour ne jamais habiter pleinement sa propre vie

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

I. La question clinique : partir avant même d’être arrivé

« À quel moment sentez-vous qu’il faut déjà préparer le départ suivant ? »

Il arrive qu’une telle question ouvre un paysage clinique considérable. Certains sujets semblent toujours déjà sur le seuil. Ils sont là, mais à moitié. Ils s’engagent, mais en gardant la main sur la poignée. Ils arrivent dans un lieu, un travail, un amour, une ville, parfois même dans une analyse, avec cette idée tacite qu’il ne faudra pas trop s’y installer. Comme si demeurer exposait à un danger plus grand encore que l’errance.

Ce fonctionnement est souvent mal compris. On le lit trop vite comme de l’instabilité, de l’inconséquence, une incapacité à choisir, ou encore comme une agitation moderne. Or, dans certains cas, il ne s’agit pas d’un goût frivole pour le changement. Il s’agit d’une organisation psychique beaucoup plus profonde : ne pas s’ancrer pour ne pas être saisi, ne pas se laisser inscrire pour ne pas être capturé, ne pas finaliser pour ne pas être condamné à exister dans une forme définitive.

Le sujet vit alors dans une sorte de hors-sol psychique. Il circule, il fonctionne, parfois il réussit, parfois il impressionne même par sa mobilité, son intelligence adaptative, sa capacité à recommencer. Mais quelque chose ne prend pas racine. Il y a de l’élan, sans véritable demeure. De la trajectoire, sans habitation intérieure. Une vie tenue en suspens entre mort et vivant.

Deux axes permettent d’éclairer cette clinique.

II. Premier axe : l’exil comme défense contre l’inscription

Chez certains sujets, l’exil n’est pas d’abord géographique. Il est psychique. Il peut prendre la forme de déménagements répétés, de ruptures à répétition, de projets avortés, de formations interrompues, de liens suspendus, d’identités successives. Mais au fond, ce qui se répète n’est pas seulement le départ. C’est l’impossibilité d’inscription.

S’inscrire, au sens psychique, ce n’est pas simplement rester quelque part. C’est consentir à laisser une trace, à être situé, à être reconnu comme vivant dans une continuité. Or certains sujets ne supportent pas cette continuité. Ils doivent sans cesse s’éjecter de la scène où ils commençaient à apparaître.

Pourquoi ? Parce que s’inscrire réveille parfois une culpabilité archaïque.

Il existe des patients habités par une dette obscure envers la vie elle-même. Comme si vivre pleinement constituait déjà une faute. Comme si réussir à habiter son existence revenait à trahir quelque chose ou quelqu’un. Cette culpabilité n’est pas toujours pensée. Elle n’est pas nécessairement représentée. Elle agit comme une hache de glace : elle tranche les fils au moment où ils commencent à relier. Elle rompt, refroidit, désaffilie.

Le sujet peut alors donner à son existence une forme d’errance structurelle : exil, sentiment d’imposture, identité volée, impression de jouer la vie d’un autre. Il ne se sent jamais tout à fait légitime à occuper une place. Il peut même donner l’impression d’être talentueux, mobile, libre, alors qu’au fond il se vit comme clandestin dans sa propre vie.

Dans cette logique, finaliser devient dangereux. Finir un projet, signer, acheter, s’installer, aimer durablement, faire œuvre, avoir un enfant, transmettre, tout cela engage trop. Toute forme accomplie peut être vécue comme une condamnation à être là. Il vaut mieux interrompre que d’avoir à exister. Il vaut mieux quitter que d’habiter. Il vaut mieux rester en déplacement que risquer la preuve d’une appartenance.

Il y a là parfois l’ombre d’un fantasme très profond : celui d’avoir refusé la vie qu’on portait, ou d’avoir été soi-même refusé dans l’élan de la vie. Certains sujets donnent le sentiment d’être restés au bord d’une naissance psychique inachevée. Ils vivent comme s’ils s’étaient eux-mêmes avortés au moment de paraître. Non pas au sens concret, bien sûr, mais au sens fantasmatique : faire échouer ce qui allait prendre forme, empêcher qu’une existence se noue, saboter l’inscription avant qu’elle ne devienne irréversible.

On rencontre alors des vies « cousues à peine », toujours prêtes à se découdre. Des sujets qui se ferment avant d’avoir été rejoints, qui se délogent d’avance, qui préparent déjà la sortie là où une rencontre commençait.

L’exil devient ainsi une solution. Une fausse solution, mais une solution tout de même. Il protège de la fixation, donc de l’arrachement. Il protège du lien en protégeant aussi de la perte. Celui qui ne s’ancre pas ne sera jamais vraiment déraciné. Mais il paie ce prix très cher : il ne se sent nulle part chez lui.

III. Entre mort et vivant : la vie tenue à distance

Cette clinique donne souvent une impression étrange : le sujet n’est pas mort, bien sûr, mais il ne se sent pas pleinement vivant. Il se tient dans une zone intermédiaire. Il accomplit, il parle, il travaille, il séduit parfois, mais quelque chose reste gelé. Comme si la vie n’était approchée qu’à condition de ne jamais s’y remettre entièrement.

Cette position intermédiaire peut être entendue comme une défense contre l’effondrement, mais aussi contre la vitalité elle-même. Car la vitalité oblige. Désirer oblige. Aimer oblige. Créer oblige. Habiter son corps, sa maison, son nom, sa parole, cela oblige. Il faut alors consentir à perdre, à dépendre, à manquer, à être transformé par ce que l’on rencontre.

Or certains sujets ont appris très tôt que vivre avec intensité exposait à une douleur trop grande. Mieux vaut alors ne jamais être complètement là. Mieux vaut une demi-vie contrôlée qu’une vie entière susceptible d’être blessée.

Le clinicien entend alors moins une peur du mouvement qu’une peur de l’existence incarnée. Le sujet bouge beaucoup, précisément pour ne pas être affecté en profondeur. Le déplacement remplace la traversée. L’ailleurs remplace l’habitation.

IV. Deuxième axe : la clôture psychique et la honte du désir

À côté de l’errance, il existe un autre versant, apparemment opposé mais souvent noué au premier : la clôture.

Certains sujets n’errent pas extérieurement. Ils se ferment. Ils se cousent. Ils vivent retenus. Tout se passe comme si le besoin lui-même devait être nié avant de devenir demande, et comme si la demande devait être niée avant de devenir désir.

On entend parfois derrière cela une phrase muette : « Pourquoi désirer ailleurs ? Tu n’es pas bien ici. » Ou encore : « De quoi te plains-tu ? Tout t’est garanti. » Cette logique est redoutable. Elle ne frappe pas le sujet par la privation brute, mais par une sorte d’enveloppement qui interdit de vouloir autrement. Les besoins élémentaires ont peut-être été pris en charge, anticipés, colmatés, mais au prix d’un étouffement du désir mouvant.

Le sujet a reçu de quoi vivre, mais pas de quoi se découvrir.

C’est une clinique subtile, parce qu’elle ne produit pas toujours de grands drames visibles. Elle produit souvent de la honte. Honte de vouloir davantage. Honte de vouloir autrement. Honte de partir quand tout semble objectivement acceptable. Honte de ne pas être comblé par ce qui devrait suffire.

Dans ces configurations, le désir est vécu comme une ingratitude. S’affranchir devient coupable. Avoir faim ailleurs devient presque obscène. Dès lors, le sujet apprend à retenir, à rabattre, à refermer. Il peut même se persuader qu’il ne manque de rien. Mais ce « rien » est souvent payé au prix d’une désertification intérieure.

La clôture psychique est alors une forteresse contre l’imprévisible de la rencontre avec soi. Car désirer, au fond, ce n’est pas seulement vouloir un objet. C’est accepter d’être déplacé par quelque chose qu’on ne maîtrise pas entièrement. C’est entrer dans un processus d’identité vivant, jamais clos, où le sujet ne sait pas d’avance qui il deviendra au contact de ce qu’il aime, crée, cherche ou rencontre.

Or, pour certains, cette mobilité interne est intolérable. Elle menace un équilibre défensif fondé sur la retenue. Le besoin identifié est alors refusé, disqualifié, ou figé. On préfère la clôture à l’aventure du désir. On préfère le maintien à la métamorphose.

V. Errance et clôture : deux réponses à une même blessure

Errance et clôture paraissent contraires. L’une bouge sans cesse, l’autre immobilise. Pourtant, ces deux mouvements peuvent procéder d’une même source : l’impossible autorisation à exister depuis soi.

Dans l’errance, le sujet fuit l’inscription. Dans la clôture, il fuit l’émergence. D’un côté, il ne peut habiter ; de l’autre, il ne peut ouvrir. Dans les deux cas, il évite le point où il pourrait devenir véritablement sujet de son désir.

L’exilé psychique et le sujet clos partagent souvent une même expérience profonde : celle d’un lien à la vie vécu comme compromis, dangereux, surveillé ou fautif.

L’un prépare toujours le départ suivant, parce qu’il ne peut croire à la possibilité d’une place durable.

L’autre n’ose même plus désirer partir, parce qu’il a honte de vouloir autre chose que ce qui lui a été assigné.

Tous deux vivent sous le règne d’un interdit : interdiction de se déposer, ou interdiction de se déployer.

VI. Quelques hypothèses psychanalytiques

Du point de vue psychanalytique, plusieurs organisateurs peuvent être en jeu.

D’abord, une culpabilité primitive, parfois sans objet clair, qui fait du simple fait d’exister une faute. Le sujet ne se sent pas seulement coupable de ses actes ; il se sent coupable d’être là, d’occuper de la place, de vouloir, de prendre, de durer.

Ensuite, la question de l’accueil du désir. Un sujet qui n’a pas rencontré, dans son histoire, une hospitalité suffisante à sa vie pulsionnelle peut apprendre très tôt à se méfier de ce qui le meut. Il peut alors couper court, refermer, ou se disperser pour ne pas sentir l’intensité du mouvement intérieur.

Il faut aussi évoquer les identifications aliénantes. Certains ont grandi dans des espaces psychiques où une place leur était donnée à condition qu’ils n’en sortent pas : enfant réparateur, enfant sage, enfant qui ne dérange pas, enfant qui ne trahit pas le clan, enfant qui ne part pas. Dans ces cas, s’individuer prend la couleur d’une trahison. Partir devient coupable ; rester devient mortifère. D’où ces existences en suspens.

Enfin, la question du faux self peut être utile ici, au sens winnicottien, à condition de ne pas l’utiliser comme étiquette rapide. Certains sujets savent parfaitement fonctionner dans les attentes, mais ne sentent plus ce qui en eux désire véritablement. Ils peuvent vivre longtemps dans une adaptation brillante, jusqu’au moment où surgit soit l’errance, soit l’effondrement, soit une forme d’exil intérieur sans nom.

VII. Ce que la clinique entend

Dans le travail analytique, il ne s’agit pas de forcer le sujet à s’ancrer, ni de valoriser naïvement le mouvement. Il s’agit d’entendre ce que protège le non-ancrage, et ce que condamne la clôture.

À quel moment faut-il déjà préparer le départ suivant ? La réponse, souvent, n’est pas : « quand je m’ennuie », mais plutôt : « quand quelque chose commence à compter ». Le départ intervient parfois précisément là où une inscription devenait possible. Il vient sauver le sujet du risque d’être touché, reconnu, attendu, aimé, ou transformé.

Et pourquoi se clôturer à ce point ? Souvent parce que le désir n’a pas été suffisamment autorisé à apparaître sans honte. Le sujet s’est alors organisé autour d’un principe de retenue, parfois de gel, pour ne pas éprouver l’illégitimité de ses élans.

L’analyse peut ouvrir un autre travail : permettre qu’un lieu ne soit pas immédiatement vécu comme un piège, qu’un besoin ne soit pas immédiatement disqualifié, qu’un désir puisse apparaître sans être aussitôt traité comme faute ou caprice.

Il s’agit moins d’apprendre au sujet à rester que de lui permettre d’habiter. Moins de lui dire d’oser désirer que de rendre pensable que son désir ne soit pas un crime contre ceux qui l’ont porté, nourri, retenu ou empêché.

VIII. Retrouver le droit à une place vivante

Le véritable enjeu n’est pas l’immobilité. Ce n’est pas non plus l’installation comme valeur en soi. On peut être très vivant en quittant, et très mort en restant. La question est ailleurs : le sujet peut-il consentir à avoir une place sans se vivre comme usurpateur ? Peut-il désirer sans honte ? Peut-il laisser une trace sans s’auto-effacer ? Peut-il rencontrer sans préparer d’avance l’évacuation ?

Quand cette possibilité commence à émerger, quelque chose se modifie. L’ailleurs cesse d’être une fuite obligatoire. Il peut redevenir un appel. Le dedans cesse d’être une prison. Il peut redevenir une demeure. L’identité n’est plus une coquille volée ni un costume d’emprunt ; elle redevient un processus, mouvant certes, mais habitable.

Alors seulement le sujet n’est plus condamné à l’exil ni à la clôture. Il peut commencer à vivre dans cette zone plus difficile, mais plus vraie : celle où l’on n’est ni fixé à mort, ni arraché à soi, mais en chemin dans une existence enfin un peu sienne.

TENIR •
03/04/2026

TENIR •

Quand tenir devient une maladie

Joëlle Lanteri – Psychanalyste

I. Une fatigue qui ne ressemble pas à du simple épuisement

Il arrive pour la première fois en parlant d’une fatigue extrême. Il dit revenir d’un burn-out. Mais très vite, quelque chose fait entendre que ce mot ne suffit pas. Car cet homme n’est pas seulement épuisé. Il est pris dans une mécanique qu’il ne sait plus arrêter. Il ne peut pas ralentir. Il vit sous contrainte de survie financière, comme si le moindre relâchement menaçait immédiatement tout l’édifice. Le repos n’apparaît pas comme un recours possible, mais presque comme un danger.

On sent chez lui une façon ancienne de se tenir debout : ne pas lâcher, ne pas faiblir, continuer, organiser, porter. Le corps, lui, commence à dire non. Mais la vie psychique semble encore soumise à une injonction plus forte : tenir malgré tout.

II. « On ne me soutient pas »

Au fil de l’entretien, une plainte revient, presque comme un refrain souterrain : on ne me soutient pas.

Cette phrase traverse tout. Elle traverse son récit du travail. Elle traverse son divorce. Elle traverse sa manière de parler de la mère de ses enfants, qu’il décrit comme puérile, irresponsable, peu fiable. Elle traverse aussi sa manière de parler de lui-même : celui qui assume, celui qui compense, celui qui tient la structure quand les autres se dérobent.

Même lorsqu’il reconnaît avoir eu un associé excellent, il se décrit, lui, comme noyé dans l’organisation. Comme si la présence d’un autre compétent ne suffisait jamais à faire appui. Comme si, dès qu’il y avait trop à porter, cela réveillait une sensation plus ancienne que la difficulté du moment : celle d’être seul face à ce qui déborde.

Cette plainte n’a donc pas seulement valeur de constat actuel. Elle semble porter une histoire.

III. Ceux qui ont dû être autonomes trop tôt

Chez certains sujets, l’autonomie n’est pas une conquête heureuse. Elle est une obligation précoce. Elle ne vient pas d’un désir d’indépendance, mais d’une nécessité psychique. Il a fallu se débrouiller tôt. Ne pas trop demander. Comprendre vite. Encaisser. Prendre sur soi. S’organiser seul. Devenir efficace avant même d’avoir pu sentir ce dont on avait besoin.

L’adulte que l’on admire parfois pour sa force a souvent été, enfant, quelqu’un qui n’a pas eu le luxe de l’enfance.

Il existe des vies où l’on apprend à fonctionner avant d’apprendre à désirer. Où l’on devient compétent avant de devenir vivant pour soi. Winnicott dirait qu’alors se construit une personnalité de suradaptation, un sujet capable, oui, mais au prix d’un éloignement de son centre le plus spontané. On tient. On tient admirablement. Puis un jour, ce qui tenait cède.

Le burn-out, dans ce contexte, n’est pas seulement une surcharge de travail. Il est parfois l’effondrement d’un montage beaucoup plus ancien : une manière de survivre en portant trop.

IV. L’hyperportage comme défense

Cet homme porte tout. Il porte son activité. Il porte l’organisation. Il porte les enfants. Il porte les imprévus. Il porte les défaillances des autres. Il porte aussi, sans doute, quelque chose de plus ancien encore : une scène intérieure où il ne fallait pas compter sur l’appui d’autrui.

Porter devient alors plus qu’une habitude. Cela devient une identité. Une preuve de valeur. Un système de défense. Tant qu’il porte, il ne s’effondre pas. Tant qu’il organise, il ne sent pas trop. Tant qu’il tient l’ensemble, il n’a pas à rencontrer sa dépendance, sa vulnérabilité, sa colère, ni même peut-être son propre rythme.

Mais ce type d’organisation psychique a un prix immense. Car un sujet ne peut pas indéfiniment se faire à lui seul office de mère, de père, de contenant, de soutien, de loi, de digue. À un moment, le corps présente la facture.

V. La mère disponible… mais sur un mode de secours

Un point est particulièrement frappant : il dit ne pas être soutenu, mais il sait mobiliser sa mère. Elle vient souvent. Elle se substitue même, par moments, à la mère de ses enfants.

Ce détail est précieux. Il montre que la question n’est pas l’absence pure et simple de soutien. Elle est plus complexe. Le soutien semble possible, mais sous une forme régressive, presque archaïque : la mère qui revient, la mère qui aide, la mère de secours. Non pas un appui adulte, stable, horizontal, symboliquement élaboré, mais une suppléance.

Autrement dit, il semble difficile pour lui de recevoir sans retomber dans une configuration plus ancienne. Comme si être aidé ne pouvait se faire qu’au prix d’un retour vers une dépendance ancienne. Comme si le soutien adulte, celui qui n’humilie pas, qui ne capture pas, qui n’infantilise pas, demeurait psychiquement peu accessible.

Bion aurait parlé ici d’un défaut du contenant interne : faute d’avoir suffisamment reçu d’un autre la capacité de transformer l’angoisse, le sujet tente de tout contenir lui-même. Jusqu’à saturation.

VI. Le père minimisé, mais partout

Lorsqu’il parle du père, quelque chose se resserre. Il y a du conflit, mais il le minimise. Il s’en défend presque aussitôt. Et c’est souvent à cet endroit que la clinique devient la plus éloquente. Car ce qui est minimisé n’est pas toujours secondaire. C’est parfois ce qui ne peut être approché qu’avec prudence tant le sujet a appris à en rabattre l’intensité.

Ce que l’on entend ici, c’est une conflictualité père-fils à bas bruit. Pas nécessairement des scènes spectaculaires. Pas forcément de grands éclats. Mais une tension sourde, ancienne, qui étrangle sans faire de bruit. Une conflictualité qui ne circule pas, qui ne se pense pas, qui ne se symbolise pas, et qui finit par s’inscrire dans le corps, dans la fatigue, dans l’empêchement de vivre.

Il arrive qu’un père ne soit pas seulement un homme réel, avec ses défauts ou sa dureté. Il devient, pour l’enfant, une présence qui occupe l’espace psychique, qui tend l’atmosphère familiale, qui empêche une libre circulation des liens. Dans de tels cas, l’enfant ne grandit pas seulement dans le manque. Il grandit dans la retenue.

VII. Une mère prise dans le champ du père

Ce qui se laisse entrevoir, c’est l’image d’une mère qui n’était pas libre. Non pas nécessairement absente, mais retenue. Comme si elle était au service du père, ou prise dans une tension entre le père et les fils, au point de ne pas pouvoir circuler psychiquement vers l’enfant de manière simple, disponible, tranquille.

Cela produit chez l’enfant une expérience très particulière. Il ne vit pas seulement l’insuffisance de soutien. Il vit le fait que demander, se plaindre, attendre, avoir besoin, tout cela s’inscrit dans un champ déjà conflictuel. L’accès à la mère n’est pas simple. Il est chargé. Il est surveillé. Il est pris dans une ambiance où quelque chose du désir, du manque et de la rivalité est déjà saturé.

Alors l’enfant apprend une chose terrible : il vaut mieux ne pas trop demander. Il vaut mieux se débrouiller. Il vaut mieux devenir autonome trop tôt.

Mais cette autonomie-là n’est pas la liberté. C’est une défense contre l’étouffement.

VIII. Le symptôme comme barrage

Il est possible alors d’entendre les symptômes autrement. L’épuisement, l’emballement, l’incapacité à ralentir, le trop-plein organisationnel, la plainte répétée d’être seul à porter : tout cela peut faire barrage.

Barrage contre quoi ?
Contre une ancienne rage, peut-être.
Contre une détresse restée sans adresse.
Contre l’impossible reproche à une mère dont on a encore besoin.
Contre un conflit avec le père qui n’a jamais pu être pleinement nommé.

Tant que tout cela n’est pas représentable, c’est le corps qui serre. C’est l’agenda qui déborde. C’est le professionnel qui s’écroule. Le burn-out devient alors moins un accident qu’un langage.

IX. Devenir adulte sans avoir eu le temps de grandir

L’anthropologie nous apprend quelque chose de précieux : dans de nombreuses sociétés, on ne devient pas adulte tout seul. Il faut des passages, des médiations, des rites, des formes symboliques qui accompagnent les transformations. Lorsqu’un enfant se retrouve requis trop tôt à une place de grand, sans étayage, sans tiers, sans reconnaissance réelle de ce qu’il supporte, il ne devient pas adulte au sens plein. Il devient fonctionnel. Il devient utile. Il devient nécessaire.

Mais être nécessaire n’est pas la même chose qu’exister.

On peut faire un homme solide avec un petit garçon trop tôt privé d’appui. On peut même en faire un homme admirable. Responsable. Travailleur. Fiable. Mais au fond de cette construction peut demeurer un enfant étranglé, qui n’a jamais cessé d’attendre qu’on le soutienne sans l’absorber, qu’on l’aide sans le rabaisser, qu’on le reconnaisse sans lui demander de disparaître dans la tâche.

X. Ce que la cure aurait à ouvrir

Dans un tel cas, il ne s’agit pas seulement d’aider un patient à mieux gérer son stress ou à ralentir son rythme. Car ralentir, pour lui, n’est pas une évidence. Cela peut même être ressenti comme une menace de désorganisation profonde.

Le travail consisterait plutôt à approcher, peu à peu, la vérité psychique contenue dans cette phrase : on ne me soutient pas.

Qui, autrefois, n’a pas soutenu ?
Qui n’a pas pu ?
Qui n’a pas osé ?
Qui était empêché ?
Et surtout : à quel prix cet homme a-t-il dû devenir si tôt celui qui tient ?

Il y aurait aussi à l’aider à différencier le soutien de la substitution, l’aide de la capture, l’appui de la dépendance humiliante. À cet endroit se joue quelque chose d’essentiel : peut-il être soutenu sans se sentir redevenir un petit garçon démuni ? Peut-il recevoir sans honte ? Peut-il s’appuyer sans s’effondrer narcissiquement ?

XI. Ce qui étouffe encore

La conflictualité père-fils à bas bruit est sans doute l’un des noyaux les plus étouffants de ce tableau. Car ce qui ne peut être dit continue d’agir. Ce qui ne peut être conflictualisé continue d’étrangler. Le sujet se présente alors comme fatigué, débordé, surchargé. Mais il est peut-être aussi, plus profondément, empêché d’occuper sa place sans culpabilité, sans tension, sans devoir tout justifier par l’effort.

Il ne souffre pas seulement d’avoir trop fait.
Il souffre peut-être d’avoir dû se construire contre son propre besoin d’être porté.

XII. Hypothèse clinique

Le burn-out de cet homme pourrait être entendu comme l’effondrement d’un mode ancien de survie : une autonomie exigée trop tôt, un hyperportage devenu identité, une difficulté majeure à recevoir du soutien autrement que sous une forme régressive, et, en arrière-fond, une conflictualité père-fils minimisée mais profondément suffocante.

Ce qu’il amène sous la forme d’une fatigue extrême pourrait alors être entendu comme bien davantage qu’un épuisement professionnel. Peut-être l’usure d’une vie entière passée à tenir là où, très tôt, il n’a pas été possible d’être soutenu librement.

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