10/04/2026
Comme c'est précieux ce que la clinique des groupes nous enseigne!
A lire aussi de René Kaes, Les alliances inconscientes 👌
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LE PACTE DÉNÉGATIF —
DE LA FAMILLE À LA CITÉ
Sergio Leone, René Kaës et la fabrique du déni**
Joelle Lanteri – Psychanalyste
I. LE PACTE DÉNÉGATIF DANS LES VIOLS ÉTOUFFÉS
Clinique du secret, du sacrifice et de l’anti-pensée
Dans les affaires de viol familial, ce qui détruit le plus brutalement le sujet n’est pas seulement l’effraction initiale — l’acte de violence sexuelle — mais le silence organisé autour de cette effraction.
Kaës nomme cela le pacte dénégatif :
Un accord inconscient passé entre plusieurs membres d’un groupe pour ne pas savoir ce qu’ils savent, afin de protéger la cohésion du lien au détriment de la vérité.
Dans les familles où un viol a eu lieu :
tout le monde sait,
mais personne ne peut savoir qu’il sait,
sous peine de faire éclater le groupe.
Ainsi fonctionne la mécanique :
1. La vérité est intolérable
Reconnaître l’inceste ou le viol ferait s’effondrer :
l’image de la famille,
la figure paternelle ou fraternelle,
la hiérarchie interne,
la fiction de “normalité”.
2. Tout le monde contribue à l’effacement
la mère ou l’adulte protecteur minimise,
le reste du clan détourne la tête,
la victime devient “confuse”, “fantasque”, “problématique”,
les frères et sœurs se taisent pour survivre.
3. L’enfant devient le symptôme du groupe
Le pacte dénégatif fabrique toujours un sacrifié.
Celui qui dit la vérité n’est pas libéré :
il est exclu, infantilisé, pathologisé.
4. Effacement de la pensée
Le plus grand dommage n’est pas psychologique :
il est symbolique.
L’enfant perd la capacité de :
croire ses propres perceptions,
nommer ce qu’il ressent,
faire confiance à sa mémoire,
stabiliser son Moi.
C’est le trauma secondaire :
la folie induite par un environnement qui nie.
Searles l’avait formulé :
On peut rendre fou un sujet en détruisant la validité de ses perceptions.
Le pacte dénégatif familial, dans le viol étouffé, rend fou par effacement de la réalité.
**II. LE PACTE DÉNÉGATIF POLITIQUE
DANS LES CHAÎNES DE LA HAINE
(Sergio Leone, 1961)**
Un peuple entier soutenu par le mensonge qu’il produit
Le film de Leone, avant la trilogie du dollar, est une parabole politique d’une puissance rare.
La cité dominée par le gigantesque colosse de bronze n’est pas un décor antique :
c’est un modèle psychopolitique.
1. Une vérité intolérable
Le pouvoir est violent, corrompu, meurtrier.
Les dissidents disparaissent.
Les habitants vivent dans la terreur.
Mais la vérité ne peut être nommée : elle ferait éclater la cité.
2. La population participe au déni
Les habitants :
acceptent le mensonge,
répètent les slogans,
feignent l’aveuglement,
protègent la fiction qui les opprime.
Ce que Kaës décrit dans les familles, Leone le montre à l’échelle d’une cité entière.
3. Un totem du secret : le colosse
Le colosse :
voit tout,
domine tout,
immobilise tout,
incarne le secret inavouable,
impose silence et soumission.
C’est le totem du pacte dénégatif politique.
4. Le héros : celui qui n’est pas pris dans le pacte
Le héros est l’étranger,
celui qui n’a pas fait le pacte,
celui qui voit ce que tous refusent de voir.
Son regard met en danger tout l’édifice psychique de la cité.
Comme l’enfant victime dans une famille incestueuse,
il devient la cible du collectif.
5. La haine comme ciment
Le titre du film n’est pas métaphorique.
La haine circule :
envers le pouvoir,
envers l’opposition,
envers l’étranger,
envers la dissidence.
Elle soude et elle détruit.
Elle maintient le groupe en place, au prix de la vérité.
**III. ANALYSE CROISÉE
Le pacte dénégatif dans la famille et dans la cité**
Leone montre que la structure du déni collectif est la même
dans les liens privés et dans les liens politiques.
Voici la correspondance clinique :
Pacte dénégatif familial (viol) Pacte dénégatif politique (la cité)
L’agresseur = totem interdit Le colosse = totem idéologique
La famille sait mais nie La cité sait mais nie
L’enfant-porte-symptôme Le héros-étranger révélateur
Le silence protège le groupe Le silence protège le régime
La parole f***e devient suspecte L’opposition devient ennemie
La vérité ferait exploser la famille La vérité ferait exploser l’État
Haine, honte, peur comme ciment Haine, surveillance, propagande
Leone ne filme pas seulement une oppression politique.
Il filme un mécanisme psychique :
le pacte de silence comme fondement de toute collectivité fondée sur la violence.
C’est exactement le même processus qui étouffe les viols intrafamiliaux.
**IV. CONCLUSION
Le pacte dénégatif : de l’intime au politique**
Le pacte dénégatif est une construction groupale qui traverse :
les familles,
les institutions,
les régimes politiques,
les églises,
les sectes,
les entreprises,
les dynamiques conjugales.
Le silence ne protège jamais la victime :
il protège le pouvoir.
Sergio Leone, dans Les Chaînes de la haine, révèle que la cité fonctionne exactement comme une famille traumatique :
On préfère sacrifier un individu plutôt que détruire la fiction qui tient tout le monde debout.
Kaës, à travers sa clinique du groupe, l’avait compris :
Le pacte dénégatif est un mensonge vital, mais un mensonge meurtrier.