25/08/2025
Penser l'injustice, sublimer l'impuissance par l'action, trouver le courage de tenir debout dans un monde qui ne tourne pas rond, sauvegarder ce qui nous unit : voilà les sujets concrets qui mettent la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury au centre du débat intellectuel. Professeure au Conservatoire national des arts et métiers, cette hyperactive dirige également la chaire de philosophie à l'hôpital Sainte Anne et à participé au comité de gouvernance de la Convention citoyenne sur la fin de vie. Autant dire que c'est une intello qui a les pieds et mains dans le cambouis du réel !
Peut-être avez-vous lu : " Un été avec Jankelevitch", son petit livre sur la pensée du philosophe ?
Après avoir notamment creusé les questions du courage, des pathologies de la démocratie ou du ressentiment, elle propose aujourd'hui une réflexion articulée sur la dignité : " La clinique de la dignité ", notion mise à mal par les crises de l'époque et qui se trouve au cœur de toutes les colères actuelles. Avec encore et toujours, la volonté constante de trouver des pistes vers le mieux, au niveau intellectuel et collectif.
LA DIGNITÉ. ON EN PARLE BEAUCOUP MAIS ON A DU MAL À LA DÉFINIR. COMMENT CE MOT EST-IL VENU À OCCUPER TANT DE PLACE DANS L'ESPACE PUBLIC ?
Ce mot est associé aux mouvements des marges et de la lutte pour les droits civiques des années 1960.
Aujourd'hui la Gay Pride, les mouvements Black Lives Matter, revendiquent le terme quelques années après la génération Stéphane Hessel et son manifeste " Indignez vous!". Cette idée que " nos vies valent quelque chose ", était au centre des Gilets jaunes, mais aussi des manifestations qui ont eu lieu lors du passage de l'âge de la retraite à 64a. Et au cœur des révoltes de juillet à la suite de la mort du jeune Nahel à Nanterre.
Le mot dignité est la manière actuelle d'exprimer à la fois une sensibilité et une revendication. On parle aussi de fierté ( pride), ou de droit à la dignité.
POURQUOI CE MOT LÀ EN PARTICULIER ?
Parce qu'une peur coriace de tomber en situation d'indignite s'installe chez chacun.
Le ressenti devant l'explosion des inégalités était déjà extrêmement fort, mais on a désormais franchi un pas de plus dans le sentiment que la modernité peut aller de pair avec le risque systémique de tout perdre et de basculer dans une vie invivable et en un mot, indigne.
EST-CE LE SIGNE D'UN MANQUE GRANDISSANT DE RESPECT DE L'INDIVIDU, OU DU FAIT QUE NOUS SOMMES PLUS INTOLÉRANTS AUX MALHEURS DE LA VIE ?
Les deux. D'un côté, il existe une fabrique systémique et globale de l'invivable et des conditions de vie indignes - que l'on pense aux vies déplacées, au risque qui pèse sur chacun de subir un licenciement brutal,une catastrophe écologique ou tout autre drame qui brise l'existence. C'est une RÉALITÉ OBJECTIVE.
De l'autre côté, l'une des conquête de la modernité, dans nos démocraties, est un plus grand respect des individus et de leurs droits, quelles que soient leurs singularités, différences ou vulnérabilités.
Cela fait évidemment bouger le seuil de tolérance vis-à-vis de la dignité. Et rend chacun de plus en plus sensible aux manquements.
VOUS ÊTES AUSSI PSYCHANALYSTE. COMMENT CE PHÉNOMÈNE S'EXPRIME- T-IL SUR LE DIVAN ?
Par le sentiment de ne pas être respecté, d'être aliéné, humilié, méprisé...Ces termes reviennent souvent.
Jour après jour, je constate l'impact clinique de ce sentiment terriblement corrosif pour l'individu. Malade de se sentir pris dans le piège d'une vie indigne et qui va à rebours de ce qu'il attendait de la modernité.
ON VOUS SENT RÉVOLTÉE PAR L'INJUSTICE. MAIS AUSSI MÉFIANTE VIS-À-VIS DE L'INDIGNATION SYSTÉMATIQUE. POURQUOI ?
Parce que là rhétorique de l'indignation nécessite d'être entendue, mais aussi transformée en action politique et collective pour œuvrer à créer des relations dignes avec autrui et des conditions de vie dignes.
C'est déterminant.
Sinon, le risque est grand de basculer dans une plainte qui viendra alimenter le ressentiment, la haine parfois, et peut-être des affrontements justifiant les pires violences.
QUE SERAIT UNE VIE DIGNE?
Une vie composée de relations dignes avec les autres, et au sein de son travail.
Habiter dans des lieux dignes de l'être, pas pollués, pas toxiques, etc.
Les individus la revendiquent de plus en plus. Parce qu'ils ont " deconstruit" les notions de liberté et d'égalité en expérimentant chaque jour qu'ils ne se sentent ni libres ni égaux.
En revanche, ils résistent avec cette idée de l' irréductible dignité de leurs êtres, non négociable. Qui est, en somme, ce qu'on ne peut pas leur voler !
Ensuite à partir de cette reconnaissance symbolique inaliénable, ils repartent à nouveau à la conquête des droits concrets, matériels, de cette dignité.
VOUS EXPLIQUER POURTANT QU'IL NE FAUT PAS TROP IDÉALISER CETTE NOTION.
Oui, parce que ce désir individuel légitime se cogne fatalement au réel.
Dans mon livre je mets en garde sur la protection de sa propre santé psychique en rappelant que quoi qu'il se passe dans la réalité extérieure, notre dignité n'est pas dépendante des circonstances, mais qu'elle est irréductible et inaliénable. Le premier pas pour chacun est de parvenir à le comprendre.
C'EST CE QUE VOUS RAPPELEZ À VOS PATIENTS ?
Oui. Mon travail est de partir de leur récit pour déployer le plus possible de dynamique résiliente, et de les aider à restaurer ce sentiment de dignité en eux malgré ce qu'ils traversent. On essaie de créer une ligne symbolique protectrice entre ce qu'ils vivent, qui est insupportable et leur donne le sentiment de ne pas être respectés, et le fait qu'ils sont ontologiquement respectables.
Ce travail de discernement et de distanciation permet de comprendre comment l'irrespect venu d'autrui, en dit plus sur sa nature à lui, que sur la nôtre !
Lorsque peu à peu je parviens à intégrer que ce n'est pas mon statut social, la place que me laisse ou non la société, qui fait la dignité de mon être, alors c'est UNE FORCE, sur laquelle je peux m'appuyer.
Et à partir de ce moment là, je peux déployer une lutte politique, pour conquérir ou maintenir des droits concrets.
ON A LE SENTIMENT QUE CERTAINES VIES SONT CONSIDÉRÉES COMME DIGNES D'ÊTRE SECOURUES, QUAND D'AUTRES NE LE SONT PAS, COMME CELLES DES PERSONNES QU'ON LAISSE SE NOYER DANS LA MANCHE. EN QUOI CET ABANDON NOUS CONCERNE TOUS EN TANT QU'ÊTRES HUMAINS ?
Parce que c'est une atteinte directe à la dignité de chacun.
On ne défend pas sa dignité en se battant pour soi seul, isolé dans son coin, mais en luttant pour préserver des relations dignes avec les autres. Ma propre dignité passe aussi par celle des autres, cela se joue dans une interaction permanente avec le monde.
Et quand on touche chaque jour à la dignité des hommes, c'est l'idée même de dignité qui vacille, celle de tous.
MOURIR DANS LA DIGNITÉ.
N'EST-CE PAS UNE REVENDICATION LÉGITIME QUI RISQUE D'ÊTRE PERVERTIE?
SI PAR EXEMPLE L'ÂGE VENANT, ON NE SE SENT PLUS DIGNE DE VIVRE, OU SI LA SOCIÉTÉ NE VOUS EN JUGE PLUS DIGNE ?
Tout peut toujours être perverti. Nous aurons à la fois des individus défendant leur dignité, par le fait de revendiquer une aide active à mourir, dans un respect profond de leur consentement, et nous aurons aussi des individus pris dans le piège du " conditionnement " sociétal avec une interiorisation forte de l'idée de " vies dignes " d'être vécues, sous entendues " performantes ", et donc voulant abréger leur vie pour ne pas peser sur leur famille.
La rédaction des directives anticipées ne résout pas tout. Nous le savons parfaitement, les sensibilités varient en fonction des contextes, et quantité de patients en soins palliatifs racontent à quel point ils tiennent encore à la vie. La vie est digne d'être vécue jusqu'au dernier souffle.
QUEL DÉCLIC VOUS A POUSSÉ À DEVENIR PSYCHANALYSTE ?
J'AI commencé une analyse à 17a. Sans aucun désir de devenir analyste. C'est venu bien plus tardivement quand j'ai compris que ce qui se déposait de plus en plus souvent sur le divan n'était pas tant le roman familial, la généalogie ou le passé, mais le roman sociétal : la souffrance au travail, le sentiment de l'absurdité d'un monde qui malmene le vivant, l'angoisse face au réchauffement climatique, la peur devant la démographie galopante...
J'ai fait le lien avec mon travail philosophique et politique, et cela m'est appparu comme une évidence. Sur le divan on capte la vérité du politique à travers ce que chacun vit chaque jour par la chair, l'esprit, l'âme, le cœur. C'est la réalité du monde qui se raconte. Et celle très aiguë, du rêve démocratique.
CITANT UNE ÉTUDE SUR LES EGOUTIERS, VOUS ECRIVEZ QUE " NOS DIGNITÉS REPOSENT SUR LE SALE BOULOT DE LA PLUPART ".
POURQUOI LA DIGNITÉ VOUS TOUCHE- T-ELLE AU POINT D'Y CONSACRER UN LIVRE?
Cette réflexion sur " le SALE boulot", nous ne pouvons l'esquive : soit le fardeau du sale boulot doit être mieux réparti, soit il nous faut inventer une nouvelle façon de le concevoir et l'exécuter. Mais dans les deux cas, cela relève d'un " prendre soin ".
N'oublions pas que si une personne arrive à se tenir debout dans le monde, c'est principalement grâce aux soins qu'on lui à apporté.
Or, en portant soin aux personnes, on leur donne aussi les moyens de porter soin à un système beaucoup plus grand qu'eux et qui s'appelle la démocratie.
Le soin, c'est la matrice de la préservation de l'individu mais aussi de l'état de droit.
Chaque jour je mesure le travail nécessaire pour garder vivant ce désir de démocratie.