22/05/2026
4 ans. 5 ans. Parfois 6.
C'est ce que dure la vie d'une cigale française avant qu'elle ne chante. Pas une métaphore — une mesure de temps réelle, qu'aucune autre famille d'insectes français n'égale.
Au mois de juin précédent, sa mère a déposé environ 400 œufs dans une tige tendre — souvent un rameau de fenouil sec, d'olivier ou de chêne — qu'elle a perforée avec son ovipositeur en lame de couteau. Quelques semaines plus t**d, les minuscules larves blanches sortent de la tige, se laissent tomber au sol et s'enfouissent. Ce sont les dernières gouttes de lumière qu'elles verront pendant des années.
Pendant les quatre années suivantes, la larve aveugle vit isolément dans un terrier individuel qu'elle creuse en ramollissant la terre avec sa propre urine acheminée par capillarité jusqu'à ses pattes fouisseuses. Elle ne mange pas vos racines de tomates ni de salade — elle s**e la sève des racines profondes d'arbres et d'arbustes, par un suçoir qu'elle plante dans une radicelle ligneuse. Quelques gouttes par jour. Elle traverse cinq stades larvaires successifs, change de pâturage souterrain quand la racine se tarit, et grossit lentement vers sa dernière mue.
Puis, un soir de juin ou juillet de sa cinquième année, quelque chose se déclenche. Elle remonte vers la surface, perfore les derniers centimètres de terre, sort enfin de l'obscurité totale dans laquelle elle a vécu toute sa vie, et grimpe sur un tronc d'olivier, de pin parasol ou de cyprès.
Les trois heures qui suivent sont les plus dangereuses de son existence. Sa peau larvaire se fend par le haut, l'insecte adulte s'extrait, déploie progressivement ses ailes en y faisant passer de l'hémolymphe sous pression depuis la tête vers les extrémités. Le moindre coup de vent à ce moment précis le déforme. La moindre fourmi qui le découvre à terre le tue. L'exuvie — la peau vide — restera accrochée au tronc pendant des semaines, témoin visible et silencieux de l'événement qui s'est produit cette nuit-là.
Et puis le chant commence.
Pendant 4 à 6 semaines, le mâle cymbalise — ce ne sont pas des cordes vocales mais deux plaques chitineuses sur l'abdomen, les cymbales, qui se déforment 300 à 900 fois par seconde, créant cette stridulation qui peut dépasser 90 décibels et porter à plusieurs centaines de mètres. Il ne chante qu'au-dessus de 22°C. Il s'arrête quand le mistral se lève. Il ne chante que pour attirer une femelle. Et il ne chante que pendant ces 5 semaines, jamais plus, jamais avant, jamais après.
Puis il s'accouple, féconde la femelle, et meurt.
La femelle pond ses œufs dans une tige tendre et meurt à son tour.
Les œufs éclosent. Les larves tombent au sol et s'enfouissent.
Et pour les quatre années suivantes, ce coin de Provence redevient silencieux.
La proportion exacte est de 1500 jours souterrains pour 30 jours de chant. Quand un voisin tape sur la table parce qu'une cigale chante trop fort à 14 h en juillet, il rend la vie impossible à un animal qui a passé 98 % de son existence sous terre dans le silence absolu et qui n'a que 30 jours pour réussir sa seule mission biologique. Quand vous l'écoutez, vous entendez cinq années de patience.
Et avec le réchauffement climatique, les cigales remontent désormais jusqu'en Drôme, en Ardèche, et même jusqu'à Lyon. Si vous êtes au nord et que vous entendez le chant pour la première fois cette année, c'est une cigale qui a passé 4 ans sous votre jardin sans que vous le sachiez.