06/03/2026
Mazan : ce que cette scène révèle aussi du côté masculin
Consentement détruit, déresponsabilisation, pacte de groupe et fragmentation psychique
Le procès dit de Mazan, tenu à Avignon à partir du 2 septembre 2024 après la révélation d’agressions sexuelles organisées par Dominique Pelicot contre son épouse lourdement sédatée, s’est achevé en première instance le 19 décembre 2024 par la condamnation de 51 hommes. En octobre 2025, l’unique appel encore maintenu a été rejeté et la peine de l’appelant aggravée. Entre-temps, l’affaire a aussi contribué à une évolution du droit français, avec l’adoption en octobre 2025 d’une définition du viol explicitement centrée sur un consentement libre et éclairé.
Cette affaire a, à juste titre, été pensée du côté de la victime, de la sidération, de la soumission chimique, du corps réduit à l’état d’objet, du trauma et du courage immense qu’il a fallu pour exposer publiquement cette destruction. Mais s’arrêter là serait manquer une autre dimension, redoutable : Mazan oblige aussi à penser le masculin. Non pas “les hommes” comme essence, non pas une nature masculine mauvaise, mais certaines configurations du masculin lorsqu’il se défait de la limite, de l’altérité, de la honte, de la culpabilité et du lien au sujet de l’autre.
Ce qui s’est joué là n’est pas seulement une addition de perversions individuelles. C’est aussi, cliniquement, une scène où le consentement a été détruit, où la responsabilité s’est dissoute, où un pacte de groupe a permis le passage à l’acte, et où la fragmentation psychique a servi de mécanisme de survie morale à ceux qui ont participé.
I. Le consentement détruit : non pas un malentendu, mais une abolition du sujet
Il faut partir d’un point simple : dans une telle scène, il n’y a pas un consentement “incertain”, “ambigu” ou “mal communiqué”. Il y a abolition du consentement. Une femme endormie, droguée, inerte, n’est pas dans une zone grise. Elle est hors d’état de vouloir, hors d’état de parler, hors d’état de s’opposer. Le sujet est destitué de sa qualité de sujet.
Cliniquement, cela importe beaucoup. Car nombre d’auteurs d’agressions ne se présentent pas intérieurement comme des monstres. Ils se racontent autre chose. Ils parlent de contexte, d’ambiance, d’autorisation, d’invitation, de scénario, d’équivoque. Or le travail psychique de la violence sexuelle passe souvent précisément par là : fabriquer un récit qui remplace l’évidence. Remplacer l’évidence du non-sujet par une fiction de consentement.
La psychanalyse peut ici apporter un point décisif : le consentement ne se réduit pas à l’absence de résistance. Il suppose la présence psychique du sujet. Il suppose une capacité à vouloir, à refuser, à moduler, à retirer son accord. Dès lors que cette présence est abolie, l’autre n’est plus rencontré comme partenaire mais utilisé comme support.
Autrement dit, Mazan ne nous met pas devant un “débordement du désir”. Il nous met devant une désubjectivation radicale.
II. Du côté masculin : quand le désir se débranche de l’altérité
Ce qui frappe dans ce type d’affaires, c’est moins une hypersexualité que la déliaison entre excitation et reconnaissance de l’autre. Ce n’est pas simplement “désirer trop”. C’est désirer sans l’autre. Ou plus exactement : désirer contre la condition même qui fait qu’un autre existe comme sujet.
Dans certaines organisations psychiques masculines, l’autre sexe n’est pas rencontré comme altérité vivante, résistante, opaque, mais comme surface de projection, scène d’usage, contenant du besoin, ou preuve narcissique. La femme n’est plus celle qui répond ou ne répond pas ; elle devient celle dont on se sert pour colmater, exciter, se prouver quelque chose, appartenir au groupe, ou obéir à une figure d’emprise.
Ce point est fondamental. La violence sexuelle n’est pas toujours portée par une haine consciente des femmes. Elle peut procéder d’une carence plus profonde : l’impossibilité d’accueillir l’autre comme autre. Là où devrait s’éprouver la rencontre avec une altérité, apparaît une réduction. Réduction au corps. Réduction à la fonction. Réduction à l’objet.
On peut dire les choses plus crûment : dans certaines scènes masculines pathologiques, la femme n’est pas haïe parce qu’elle est femme ; elle est supprimée comme sujet pour que le fantasme reste sans contradiction.
III. La déresponsabilisation : quand chacun s’abrite derrière un autre
L’un des aspects les plus glaçants de Mazan tient à la circulation de l’excuse. Dans les comptes rendus du procès, plusieurs accusés ont tenté de se présenter comme trompés, manipulés, emportés par le cadre imposé par Dominique Pelicot ; les juges ont au contraire souligné leur libre arbitre et leur connaissance suffisante de la situation.
Cette mécanique est cliniquement très instructive. Chacun dépose sa responsabilité dans les mains d’un autre :
ce n’est pas moi, c’est lui ;
je n’ai pas décidé, j’ai suivi ;
je n’ai pas voulu cela, j’ai cru que ;
je n’étais pas l’organisateur ;
je ne suis pas le pire.
La déresponsabilisation n’est pas seulement un argument de défense judiciaire. C’est un mécanisme psychique profond. Pour pouvoir agir contre l’évidence morale la plus élémentaire, il faut souvent installer un écran entre l’acte et soi. Cet écran peut prendre plusieurs formes :
le meneur,
le groupe,
le dispositif,
l’idéologie,
l’alcool,
la sexualité supposée toute-puissante,
ou la fable d’un consentement déjà donné ailleurs.
Le sujet se dit alors : je n’ai fait que passer dans une scène déjà écrite.
Or c’est précisément ce “je n’ai fait que” qui doit alerter. Car il signe l’effacement de la responsabilité personnelle sous couvert d’un scénario collectif.
IV. Le pacte de groupe : la scène virile où l’interdit se dissout
Mazan oblige aussi à penser le groupe. Non pas le groupe explicite, bruyant, spectaculaire, mais le groupe comme appareil de dilution morale. Dès qu’un acte devient partageable entre hommes, quelque chose peut se modifier dans l’économie psychique de chacun : la honte baisse, la pensée critique s’émousse, l’interdit se répartit, la culpabilité se dilue.
La psychanalyse des groupes nous a appris qu’un collectif ne fait pas qu’additionner des individus : il produit une mentalité propre. Il autorise, amplifie, banalise, déplace. Ce qui aurait été impensable seul devient pensable à plusieurs. Ce qui aurait déclenché un recul peut, dans le groupe, devenir presque normal.
Dans les scènes de violence sexuelle masculine, le groupe joue souvent comme fabrique d’anesthésie psychique. Il n’est pas seulement un témoin ; il devient opérateur de désinhibition. L’autre homme sert de garant implicite : s’il y va, c’est donc que c’est possible ; si plusieurs le font, c’est donc que ce n’est pas si grave ; si personne ne s’arrête, c’est que l’arrêt n’est pas requis.
Le groupe fabrique alors une pseudo-légalité pulsionnelle.
On retrouve là quelque chose de très ancien dans l’histoire humaine : la meute, la bande, le cercle d’initiés, la fraternité noire fondée non sur le soin mais sur la transgression partagée. Les formes changent, les technologies changent, les cadres sociaux changent, mais certaines figures hideuses de l’humain demeurent : celles où la solidarité masculine se construit non contre la barbarie, mais dans son exercice même.
V. La fragmentation psychique : comment un homme peut agir et “ne pas savoir” ce qu’il fait
L’une des questions les plus difficiles est celle-ci : comment un homme peut-il participer à une telle scène sans s’effondrer psychiquement sur le moment ?
La réponse n’est pas qu’il “ignore” l’acte. Bien souvent, il sait assez. Mais il ne sait pas d’un savoir unifié. Il sait par fragments. Il compartimente. Il coupe. Il clive.
La fragmentation psychique est ici centrale. Un sujet peut maintenir côte à côte des zones de lui-même qui ne communiquent pas :
l’homme socialement adapté,
le conjoint,
le père,
le collègue,
et, séparément, le participant à une scène d’extrême violence.
Ce n’est pas de l’ignorance ; c’est du clivage. Le moi ne tient plus ensemble l’ensemble de ses propres actes dans une continuité morale. Une partie agit, une autre ne veut pas savoir, une troisième rationalise, une quatrième reprend ensuite le cours “normal” de la vie.
C’est aussi ce qui rend ces affaires si insupportables pour le public : elles défont notre besoin de croire que la monstruosité se voit d’avance. Non. Elle peut coexister avec des apparences ordinaires, parce qu’elle se loge parfois dans cette capacité redoutable du psychisme à découper l’expérience, à isoler l’acte, à empêcher la liaison entre ce que l’on fait et ce que cela signifie.
VI. Le masculin blessé, pauvre ou vide n’excuse rien, mais doit être pensé
Penser le masculin dans ces affaires ne signifie jamais excuser. Cela signifie comprendre les conditions psychiques qui rendent possible l’inhumain.
Il existe des masculinités construites sur l’évitement de la vulnérabilité, la honte d’être dépendant, l’incapacité à symboliser l’angoisse, l’identification virile au groupe, la peur de ne pas être à la hauteur, ou encore le besoin de prouver sa place parmi les hommes. Chez certains sujets fragiles, cette construction ne produit pas seulement de la raideur ou de la souffrance ; elle peut produire une disponibilité à des scènes où l’autre est chosifié.
Pourquoi ? Parce que reconnaître pleinement l’autre comme sujet impose aussi de reconnaître en soi la limite, l’incertitude, la demande, le manque. Or certaines organisations viriles défensives préfèrent l’emprise à la rencontre, l’acte au conflit intérieur, la scène au lien.
Le problème n’est donc pas seulement la sexualité. C’est l’économie entière du rapport à la castration, à la loi, à la dette symbolique, au féminin comme altérité irréductible.
Un homme qui ne tolère pas la frustration, qui ne supporte pas de ne pas être centre, qui ne sait pas métaboliser sa honte, qui ne pense l’autre qu’à partir de lui-même, devient plus exposé à ces bascules où le désir se fait prédation.
VII. Le rôle du meneur : l’emprise comme distributeur de permission
Les expertises psychologiques relayées pendant le procès ont décrit Dominique Pelicot comme un homme manipulateur, contrôlant, objectivant son épouse et organisant méthodiquement la scène.
Dans ce type de configuration, le meneur ne fait pas que proposer un acte. Il distribue une permission. Il fabrique une ambiance où l’interdit paraît déjà levé. Il devient l’agent d’une perversion de la loi : ce qui devrait arrêter devient ce qui autorise.
Le meneur dit en substance :
c’est permis ;
c’est prévu ;
c’est sans conséquence ;
elle est déjà offerte ;
tu ne fais qu’entrer dans ce qui existe ;
la responsabilité m’appartient, ou n’appartient à personne.
Cette fonction est essentielle, car elle soulage les sujets défaillants de l’épreuve la plus décisive : penser par eux-mêmes. Le meneur devient fournisseur de déni. Il permet à chacun de se tenir à distance de la vérité de son acte.
Mais il faut insister : qu’il y ait un meneur ne supprime en rien la responsabilité de ceux qui suivent. Cliniquement, il y a emprise ; moralement et juridiquement, il y a aussi consentement des agresseurs à la destruction du consentement de l’autre.
VIII. De l’histoire ancienne aux formes contemporaines : mêmes noyaux, nouveaux dispositifs
Vous avez raison de pressentir que l’histoire humaine est pleine de figures hideuses. Les guerres, les razzias, certaines scènes coloniales, concentrationnaires, mafieuses ou conjugales montrent depuis longtemps que le corps de l’autre peut devenir terrain d’usage, d’humiliation ou de domination.
Ce qui est contemporain, cependant, ce n’est pas seulement la persistance de la violence. C’est sa logistique psychique et technique. Dans l’affaire Mazan, la documentation numérique, l’organisation répétée des rencontres, la médiation des plateformes, l’archivage des scènes, la circulation de preuves et d’images ajoutent une dimension moderne à une structure ancienne.
La modernité n’abolit pas l’archaïque ; elle lui fournit des outils.
C’est pourquoi il serait naïf de croire que l’éducation seule, le niveau social, la respectabilité ou l’intégration protègent mécaniquement de telles bascules. Le contemporain produit des sujets techniquement reliés mais moralement dissociables, socialement adaptés mais psychiquement clivés, informés du droit mais capables de neutraliser en eux l’évidence éthique.
IX. Ce que cette affaire impose à la clinique
Pour la clinique, plusieurs tâches s’imposent.
La première est de penser plus frontalement le masculin. Trop souvent, on travaille admirablement les effets de la violence sur les femmes, mais plus timidement les économies psychiques masculines qui rendent cette violence possible. Or il faut pouvoir nommer :
le clivage,
la déliaison pulsionnelle,
la fraternité perverse,
la soumission au meneur,
la désubjectivation de l’autre,
la sexualisation de l’emprise,
la banalisation du crime sous couvert de scénario.
La deuxième est de ne pas se laisser hypnotiser par l’extraordinaire du fait divers. Mazan n’est pas seulement une horreur exceptionnelle. C’est un révélateur. Il rend visible, à une échelle extrême, des mécanismes que l’on retrouve sous des formes plus ordinaires : pression sexuelle, invalidation du refus, pactes masculins de silence, minimisation, déni, transformation de la femme en support, confusion entre accès au corps et droit sur le corps.
La troisième est de rappeler qu’il n’existe pas de clinique sérieuse sans théorie de la limite. Toute subjectivation passe par l’acceptation que l’autre n’est pas disponible à volonté, qu’il n’est pas prolongement de soi, qu’il échappe, qu’il peut dire non, qu’il peut ne rien vouloir, qu’il n’est pas là pour réparer le narcissisme d’autrui.
X. Mazan, ou le point où une civilisation se regarde
L’affaire Mazan a eu un effet social immense, jusque dans les pratiques médicales, le repérage des agressions facilitées par substances et le débat public sur le consentement.
Mais son effet le plus profond est peut-être ailleurs. Elle nous oblige à regarder en face non seulement la souffrance d’une femme, mais la possibilité, chez des hommes apparemment ordinaires, d’entrer dans une scène où plus rien du sujet de l’autre ne compte.
C’est cela qu’il faut penser. Non pour fabriquer une anthropologie désespérée du masculin, mais pour travailler là où cela se joue :
dans l’éducation du désir,
dans la symbolisation de la frustration,
dans la déconstruction des pactes virils de déni,
dans l’apprentissage du consentement comme rencontre et non comme formalité,
dans la restauration d’une vie psychique capable de honte, de limite et de responsabilité.
Il ne suffit pas de dire : “ce sont des monstres”. Cette phrase soulage, mais elle pense peu. Elle exile le problème hors du champ humain, donc hors du champ clinique. Or l’enjeu est précisément inverse : comprendre comment l’humain peut se défaire de l’humain en lui, comment un groupe peut rendre praticable l’impensable, et comment certaines formes du masculin, lorsqu’elles se construisent contre la vulnérabilité, contre l’altérité et contre la loi intérieure, peuvent devenir les véhicules d’une barbarie froide.
Mazan ne parle donc pas seulement des femmes agressées. Mazan parle aussi des hommes, de ce qu’ils peuvent devenir quand le désir se coupe du sujet, quand le groupe remplace la conscience, et quand la responsabilité est déposée chez un autre.
Et c’est à cet endroit que la clinique doit tenir.
Joëlle Lanteri – Psychanalyste