02/03/2022
Je suis psychologue avec, à la base, une spécialité en neuropsychologie. Je me suis progressivement formée à des psychothérapies car les personnes venant me voir, principalement HPI, n'avaient pas de troubles cognitifs mais une grande souffrance. Leur donner un QI, merci, au revoir était impossible pour moi. Je voyais aussi qu'elles avaient des biais, des responsabilités dans leur souffrance, et que ce n'était ni inné, ni une fatalité.
Le fait d'avoir une formation en neuropsychologie m'a aidé et m'aide toujours à comprendre les processus qui créent et entretiennent la souffrance. Il existe à ce propos une branche de la psychologie qui s'appelle la psychopathologie cognitive. Il existe également énormément de recherches tentant de comprendre les processus qui mÚnent à tel type de comportement, de stratégies, de souffrance...
Par exemple, on sait que les personnes qui ont un TDAH ou tout simplement une forte impulsivité ont des difficultés émotionnelles. Elles sont plus susceptibles d'avoir certains troubles comme des addictions, des troubles de la personnalité comme borderline, des troubles du comportement alimentaire, de la dépression, de l'anxiété, de l'insomnie...
D'un point de vue neurologique, on sait que des aires cérébrales différentes et des mécanismes neuronaux différents gÚrent le seuil de déclenchement de l'émotion, la vitesse avec laquelle elle monte, le niveau de son intensité maximale et sa récupération, c'est à dire la vitesse avec laquelle l'émotion se calme. En revanche, pour les personnes plus inhibées, ces paramÚtres sont complÚtement différents. Et pourtant....
Et pourtant, ces 2 types de personnes se reconnaßtront dans l'hypersensibilité.
Comment peut-on mettre sous la mĂȘme Ă©tiquette des fonctionnements opposĂ©s ? C'est comme si vous alliez chez votre mĂ©decin et qu'il vous disait "je sais ce que vous avez : vous ĂȘtes malade". "OK" rĂ©pondrez vous Ă votre mĂ©decin, "mais qu'est-ce que j'ai exactement ? Et comment allez mieux ?" Le mĂ©decin vous rĂ©pond "mais c'est bien, ĂȘtre malade ! Ne vous laissez pas influencer par les personnes toxiques qui n'acceptent pas que vous soyez malade et qui veulent vous guĂ©rir. Non, soyez fier d'ĂȘtre malade!" .
Ăchange improbable et pourtant, c'est ce qui se passe avec la notion d'hypersensibilitĂ©. Elle nie votre souffrance et vous bourre le crĂąne pour vous faire avaler la pilule et vendre des livres et des thĂ©rapies qui ressemblent davantage Ă de la mĂ©thode Couet : "regardez-vous dans le miroir ; ayez de la compassion pour vous et dites-vous que vous vous aimez" Si si, cela existe dans un certain livre que je viens d'acquĂ©rir. Et encore, s'il n'y avait que ça !
Le concept d'hypersensibilitĂ© utilise des connaissances en psychologie qui datent de 80 ans et qui sont dĂ©passĂ©es. Elle ignore que l'Ă©motion provient d'une vision du monde. Elle dit que l'Ă©motion est un stimulus alors que c'est le produit. Elle vous dit que si vous ĂȘtes susceptible, c'est parce que vous ĂȘtes sensible et que c'est l'autre le mĂ©chant. Or, ĂȘtre vexĂ© par une remarque n'est pas une sensibilitĂ© Ă un stimulus d'un point de vue scientifique, c'est une vision du monde. Cela peut venir d'une estime de soi faible qui s'explique par une histoire de vie et les stratĂ©gies qui ont Ă©tĂ© mises en place Ă un moment donnĂ©. Ce n'est pas une donnĂ©e brute en soi. Elle met dans le mĂȘme paquet : seuil sensoriel bas, attention, subjectivitĂ©, recherche de sensations et chose fort en chocolat, son inverse, l'Ă©vitement de sensations... Tout ça parce que le terme "sensibilitĂ©" est polysĂ©mique. C'est ce qu'on appelle "a jingle jangle fallacy". Autrement dit, on met des concepts et fonctionnements diffĂ©rents sous un mĂȘme concept, tout simplement parce le terme est identique.
Et pourtant, le questionnaire est valide dit-on. Qu'est-ce que ça veut dire au juste ? Ăa veut dire que les personnes qui y rĂ©pondent ont tendance Ă ĂȘtre cohĂ©rentes dans leurs rĂ©ponses et qu'il existe des facteurs, c'est Ă dire des catĂ©gories au sein du questionnaire oĂč ces mĂȘmes personnes rĂ©pondent de maniĂšre un peu plus cohĂ©rente. Cela veut dire que le questionnaire mesure quelque chose. Mais quoi ? On peut imaginer une bonne poignĂ©e de rĂ©ponses possibles mais tant qu'on n'a pas Ă©valuĂ© de maniĂšre objective par exemple le seuil sensoriel, on ne peut pas l'affirmer.
Et quid de la fidélité test-retest ? Afin de voir la stabilité dans le temps, surtout aprÚs une thérapie. Et les autres validités ? Et si on ne partait pas de la conclusion et qu'on ne faisait pas du cherry picking ?
Bref, pour moi ce concept est une maltraitance psychologique. Si vous reconnaßtre vous fait du bien, c'est juste parce que la labellisation émotionnelle, quelle qu'elle soit, fait automatiquement baisser l'activité de l'amygdale et donc, est une régulation émotionnelle en soi. Mais aprÚs ? Elle est une maltraitance parce qu'elle vous met de la poudre aux yeux, elle vous ment mais ne s'intéresse pas à ce qui crée votre souffrance.
On pourrait dire plein de choses sur les personnes qui promeuvent ce concept, comme le fait qu'elles ne voient pas les incohérences, les contradictions et les amalgames et donc qu'elles sont hyposensibles selon leur définition. Mais cela dépend aussi des objectifs que l'on se fixe en tant que thérapeute. Pour ma part, mon objectif est de libérer mes patients de leurs blocages ; je ne peux me résoudre à leur donner des conseils pour réguler leurs émotions. J'ai cette exigence car je sais que c'est possible.