25/02/2026
Interview sur l'entreprenariat au féminin – 20 ans à la tête de son entreprise de pompes funèbres
Dans un secteur encore largement dominé par les hommes, Anne TASSAIN dirige son entreprise de pompes funèbres depuis plus de vingt ans. À force de travail, de persévérance et d’une profonde humanité, elle a su s’imposer et faire évoluer les mentalités. Rencontre avec une femme chef d’entreprise déterminée, bienveillante et inspirante.
Vous dirigez votre entreprise de pompes funèbres depuis 20 ans. Comment tout a commencé ?
J’ai commencé très jeune dans le métier, presque par hasard. Ce n’était pas une vocation d’enfance, mais j’ai très vite compris que ce métier était avant tout un métier d’accompagnement. J’ai été touchée par la dimension humaine. Accompagner des familles dans les moments les plus difficiles de leur vie demande énormément de respect, d’écoute et de délicatesse.
Le secteur funéraire est encore très masculin. Avez-vous ressenti des difficultés en tant que femme ?
Oui, bien sûr. Au début, certains confrères ne me prenaient pas au sérieux. On m’a parfois dit que c’était “un métier d’hommes”, que je ne tiendrais pas, que c’était trop dur émotionnellement.
Il y a eu des critiques, parfois des remarques condescendantes. Mais je n’ai jamais voulu entrer dans la confrontation. J’ai choisi de répondre par le travail. La compétence finit toujours par parler plus fort que les préjugés.
Qu’est-ce qui vous a permis de vous imposer et de réussir ?
Le travail, la rigueur, et surtout la constance. Dans ce métier, la réputation se construit sur la confiance. Les familles ne se trompent pas : elles ressentent si vous êtes sincère.
Je n’ai jamais cherché à “faire comme les hommes”. J’ai assumé ma façon d’exercer : plus tournée vers l’écoute, la douceur, la présence. Finalement, ce que certains voyaient comme une faiblesse est devenu ma force.
Vous avez aussi modernisé l’image des pompes funèbres. En quoi votre approche est-elle différente ?
Quand j’ai repris l’entreprise, je voulais casser l’image froide et impersonnelle qu’on associe souvent aux funérariums. J’ai voulu créer des espaces où l’on se sent presque comme à la maison : des salons lumineux, des couleurs douces, du mobilier confortable, une atmosphère apaisante.
Les familles traversent un moment bouleversant. L’environnement compte énormément. Se sentir accueilli dans un lieu chaleureux change tout. Cela permet de vivre le recueillement avec plus de sérénité.
La modernité, ce n’est pas seulement la technologie. C’est aussi l’attention portée aux détails, au confort, à l’humain.
Vous avez pourtant conservé des éléments plus traditionnels, notamment vos corbillards d’antan…
Oui, et j’y tiens beaucoup. J’ai fait le choix d’utiliser des corbillards d’antan « modernes ». Ils ont une élégance, une noblesse, une histoire. Ils suscitent beaucoup d’émotion et d’admiration.
Ce sont de véritables pièces « patrimoniales », et paradoxalement, ils sont devenus une superbe publicité pour l’entreprise. Les gens en parlent, les photographient, les remarquent lors des cérémonies. Cela montre que tradition et modernité peuvent coexister harmonieusement.
Comment décririez-vous votre approche auprès des familles ?
Je dirais qu’elle est profondément humaine. Chaque famille est différente. Derrière chaque dossier, il y a une histoire, une douleur, une vie.
Il ne s’agit pas seulement d’organiser des obsèques, mais d’accompagner un passage. Parfois, les familles ont surtout besoin d’être rassurées, écoutées, guidées. L’empathie n’est pas un outil commercial : c’est une nécessité morale dans ce métier.
Malgré les critiques, vous êtes restée bienveillante. Comment faites-vous ?
Je pense qu’il ne faut pas se laisser définir par le regard des autres. Les critiques viennent souvent de la peur ou du changement. Lorsque j’ai introduit certaines pratiques plus personnalisées, plus modernes, cela a dérangé.
Mais je suis restée fidèle à mes valeurs. La bienveillance n’est pas une faiblesse, c’est une force tranquille. Et avec le temps, même certains confrères qui étaient sceptiques ont reconnu mon travail.
Vous êtes confrontée à des situations particulièrement difficiles : drames, décès d’enfants, corps très abîmés, réquisitions judiciaires… Comment traversez-vous ces épreuves ?
Il y a des missions dont on ne sort jamais totalement indemne.
Les décès d’enfants, par exemple… On ne s’y habitue pas. On ne devrait jamais s’y habituer. Quand je me retrouve face à un tout-petit, face à des parents brisés par une douleur qui dépasse les mots, je suis d’abord une femme, je suis une mère. Il faut quelques secondes pour reprendre son souffle, pour se recentrer, pour être celle dont ils ont besoin à cet instant précis : un repère dans le chaos.
Dans ces moments-là, le silence compte autant que les paroles. Un regard, une main posée avec douceur, une voix calme. On ne peut pas réparer l’irréparable. Mais on peut entourer. On peut protéger. On peut veiller.
Lorsqu’un corps est très abîmé par un accident ou un drame violent, c’est une autre forme de responsabilité. Il y a une dimension technique, bien sûr, mais il y a surtout une promesse morale : rendre à cette personne un visage apaisé, permettre à la famille de dire au revoir sans être confrontée à la brutalité des circonstances. Chaque geste devient presque sacré. On travaille avec une concentration extrême, avec respect, comme si le défunt pouvait encore ressentir notre attention.
Les réquisitions judiciaires sont aussi des moments lourds. Intervenir dans un contexte d’accident, de su***de, de mort violente, c’est entrer dans une scène où la vie s’est arrêtée brutalement. Il faut être solide, précis, discret. On collabore avec les autorités, on suit des protocoles stricts, mais derrière la procédure, il y a toujours une histoire humaine bouleversée.
Comment on tient ? On ne tient pas seule.
On parle en équipe. On partage. On accepte de dire que certaines situations nous ont touchés plus que d’autres. Et puis il y a ma famille. Rentrer le soir et entendre mes enfants raconter leur journée d’école, sentir leur énergie, leur innocence… c’est une respiration. Cela me rappelle que la vie continue, toujours.
Je ne me suis jamais construit une carapace. Si je devenais insensible, je crois que je devrais arrêter ce métier. La sensibilité est une force, à condition de savoir la canaliser. Elle me permet d’être juste, d’être vraie.
Dans les pires drames, notre rôle est d’apporter un peu d’humanité là où tout semble s’être effondré. Nous ne pouvons pas enlever la douleur, mais nous pouvons éviter qu’elle soit aggravée par la froideur ou l’indifférence.
Et parfois, des mois plus t**d, une famille revient simplement pour dire merci. Dans ces regards-là, je comprends pourquoi je continue.
Vous êtes aussi maman de deux jeunes enfants de 8 et 6 ans. Comment conciliez-vous votre rôle de dirigeante avec votre vie de famille ?
C’est sans doute l’un des défis les plus intenses de ma vie. Être chef d’entreprise dans le funéraire, c’est être disponible à tout moment. La mort n’a pas d’horaires. Et en parallèle, je suis maman de deux enfants de 8 et 6 ans, qui ont besoin de présence, d’attention, de stabilité.
La charge mentale est réelle. Penser aux rendez-vous des familles, aux cérémonies, à la gestion de l’équipe… tout en anticipant les devoirs, les activités, les rendez-vous médicaux, l’organisation du quotidien. Il faut une organisation presque millimétrée.
Votre conjoint travaille avec vous. Est-ce un atout ?
Oui, clairement. Mon conjoint travaille à mes côtés dans l’entreprise, et c’est une vraie force. Nous partageons la même réalité professionnelle, les mêmes contraintes, les mêmes imprévus. Cela crée une compréhension mutuelle très précieuse.
À la maison comme au travail, nous fonctionnons en équipe. Il est très présent auprès des enfants et dans l’organisation familiale. Sans ce partage, ce serait beaucoup plus difficile.
Mais travailler ensemble demande aussi un équilibre : savoir séparer les temps professionnels et les temps familiaux, apprendre à déconnecter, préserver des moments uniquement pour nous et pour nos enfants.
Ressentez-vous une pression supplémentaire en tant que femme et mère ?
Oui, parce que l’on se met souvent soi-même une exigence très forte. On veut être irréprochable partout : une dirigeante compétente, une mère disponible, une compagne présente. Il faut accepter que la perfection n’existe pas.
J’ai appris à lâcher prise sur certaines choses et à me concentrer sur l’essentiel. Mes enfants savent que mon métier est particulier, mais ils savent aussi qu’il a du sens. Je crois que leur montrer une maman investie, passionnée et engagée est aussi une forme d’exemple.
Qu’est-ce que cette double responsabilité vous a appris ?
Elle m’a appris l’humilité et la priorisation. Quand on accompagne des familles en deuil toute la journée et que l’on rentre le soir pour aider à faire réciter une poésie ou écouter le récit d’une journée d’école, on mesure ce qui compte vraiment.
Être maman m’a rendue encore plus sensible, plus attentive aux émotions des autres. Finalement, mes deux rôles s’enrichissent mutuellement.
Je ne dirais pas que c’est simple. Mais c’est profondément aligné avec qui je suis : une femme engagée, une mère aimante, et une chef d’entreprise qui avance avec cœur et détermination.
Qu’est-ce dont vous êtes la plus fière aujourd’hui ?
D’avoir tenu. D’avoir prouvé qu’une femme peut diriger une entreprise de pompes funèbres avec autorité et douceur à la fois. Je suis aussi fière d’avoir formé des jeunes, hommes et femmes, et de voir que le métier évolue.
Mais ma plus grande fierté reste la reconnaissance des familles. Quand elles reviennent me remercier, je sais que j’ai choisi le bon chemin.
Quel message aimeriez-vous transmettre aux femmes qui souhaitent entreprendre dans des secteurs masculins ?
De ne pas attendre la validation des autres. La légitimité vient du travail, de la compétence et de la persévérance. Il faut croire en sa vision, même si elle dérange.
Et surtout : rester soi-même. On peut être dirigeante, forte, stratégique… et profondément empathique. Ce n’est pas incompatible. Au contraire, c’est une richesse.
Après vingt ans d’activité, Anne TASSAIN continue d’exercer avec la même exigence et la même humanité. Son parcours rappelle que la réussite ne se mesure pas seulement en chiffres, mais aussi en impact humain — et que la bienveillance peut être une véritable force entrepreneuriale.