24/03/2026
SOLÈNE BRUN, SOCIOLOGUE : « Les accusations indignes qui visent Bally BAGAYOKO et Sofia BOUTRIH, élus à Saint-Denis (93), sont le signe de la violence du racisme dans notre pays »
Dans cette tribune parue sur le « Monde » du 24 Mars 2026, la chargée de recherche au CNRS analyse les mécanismes à l’œuvre dans le déferlement d’attaques racistes subies par le nouveau maire de Saint-Denis, depuis son élection, le 15 mars, et y voit le signe d’une « ancestrale négrophobie », dont la France peine à se défaire.
« Il est un peu plus de 20 heures, dimanche 15 mars, lorsque, dans la salle des mariages de l’hôtel de ville bondé de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le brouhaha ambiant fait place à un silence anxieux pour l’annonce des résultats du premier tour des élections municipales. Lorsque le score de la liste « Ensemble, retrouvons l’espoir », portée par Bally Bagayoko (La France insoumise) et Sofia Boutrih (Parti communiste français), est annoncé, une longue clameur s’élève. Ce soir-là dans la salle, les soutiens de l’équipe menée par Bally Bagayoko et Sofia Boutrih sont nombreux et à l’image de la ville : des jeunes, des moins jeunes, des Blancs, des non-Blancs, des hommes et des femmes, rassemblés par leurs idéaux politiques. Le Bondy Blog rapporte les propos d’une habitante de la ville, qui se réjouit de voir « pour la première fois le vrai peuple de Saint-Denis dans la mairie ».
Alors que, derrière lui, la foule rassemblée est toujours en liesse, Bally Bagayoko est interviewé, ce même dimanche, par LCI. Le journaliste, faisant référence au fait que Saint-Denis abrite la basilique dans laquelle se trouve la nécropole royale, fait remarquer à Bally Bagayoko que « Saint-Denis est la ville des rois ». Et le nouveau maire de préciser : « La ville des rois morts et du peuple vivant », empruntant la formule du poète Jean Marcenac [1913-1984], communiste et résistant qui a justement enseigné la philosophie au lycée Paul-Eluard de Saint-Denis.
Il n’en a pas fallu plus pour que la fachosphère s’emballe. Au mépris des faits et de l’évidence, l’information se répand selon laquelle le nouveau maire aurait rétorqué au journaliste que Saint-Denis était la « ville des Noirs ». D’Emmanuel de Villiers et Gilbert Collard aux plateaux de CNews et RMC, la fausse information se retrouve au cœur de débats, sur X évidemment, mais aussi jusque sur France 5. Pour s’expliquer, celles et ceux qui ont présenté des excuses ont évoqué le « brouhaha » ambiant. Ayant moi-même regardé en direct la séquence dimanche soir, j’ai du mal à croire que l’on ait pu entendre autre chose que les mots poétiques de Bally Bagayoko. Karim Rissouli, le présentateur de « C ce soir », qui n’avait pas corrigé son invité Alexandre Devecchio lorsque celui-ci a relayé la fake news d’extrême droite sur son plateau, a été le seul, à ma connaissance, à reconnaître dans sa vidéo d’excuses que cette séquence médiatique était sans doute marquée par « une forme d’impensé raciste ». Le mot est faible.
ASSIGNATION MINORISANTE
Cette séquence illustre parfaitement le mécanisme de l’assignation racialisante. Frantz Fanon l’expliquait déjà dans le cinquième chapitre de Peau noire, masques blancs il y a près de soixante-quinze ans [Seuil]. Désigné comme « n***e » par un enfant dans le train qui s’adresse à sa mère, Fanon rend compte de la manière dont cette interpellation est le premier geste d’une objectivisation qui « emprisonne » et qui déshumanise. Tout à coup, Fanon n’est plus un homme, plus un psychiatre, plus le fils de quelqu’un : il n’est que « noir ». Comme Frantz Fanon, comme Bally Bagayoko, chaque jour, des millions de personnes en France font cette même expérience.
Tout à coup, ils disparaissent derrière l’assignation minorisante, totalisante et dépersonnalisante. Bally Bagayoko n’est plus l’enfant de Saint-Denis, l’ancien basketteur devenu entraîneur, le cadre à la RATP. Même être le maire nouvellement élu de la deuxième plus grande ville d’Ile-de-France ne le protège pas. Bally Bagayoko est noir. Bally Bagayoko est un Noir. Et dans ce pays, obsédé par la race depuis même avant François Bernier [1620-1688], le très français médecin et philosophe qui nous a légué la première tentative théorique de diviser l’humanité en races distinctes – un an avant la promulgation du très français Code noir [1685] –, il ne semble pas possible d’échapper à cette assignation. Une ancestrale négrophobie colle à la peau de ce pays.
Mais ne nous y trompons pas. Si c’est bien par l’extrême droite qu’est arrivé le mensonge, elle n’a pas le monopole du racisme et de l’inversion des valeurs. Sofia Boutrih a rappelé mercredi 18 mars, dans une émission du journal L’Humanité, comment le maire sortant [le socialiste Mathieu Hanotin] et son équipe avaient accusé pendant leur campagne la liste d’union « Ensemble, retrouvons l’espoir » d’être une liste « communautaire » et « soutenue par des narcotrafiquants » – accusation reprise par un journaliste de BFM-TV, mardi 17 mars, lors d’une interview du nouveau maire de Saint-Denis.
INVERSION DES VALEURS
Une liste menée par un homme (perçu comme) noir et une femme (perçue comme) arabe, qui revendiquent un programme antiraciste ? Dans la France de 2026, cela suffit en effet à faire fleurir les accusations de « communautarisme », voire de « racialisme ». Les quartiers populaires sont communautaires, les antiracistes sont les vrais racistes, les antifascistes sont les vrais dangers.
Les accusations indignes qui visent Bally Bagayoko, Sofia Boutrih et leur liste ne sont finalement qu’un symptôme de la période actuelle et de sa terrible inversion des valeurs. Elles sont aussi le signe de la vivacité insupportable du racisme et de sa violence dans notre pays – qui semble, de jour en jour, un peu plus à la dérive. A cet égard, la victoire de Bally Bagayoko et de son équipe pourrait être saluée comme une respiration bienvenue, dans cette atmosphère étouffante.
Parce que oui, grâce à elle et eux, Saint-Denis (re)deviendra peut-être la ville des Noirs (et de tous les autres !), la ville des immigrés et de leurs descendants, la ville des classes populaires… C’est-à-dire une ville au service des exclus, des stigmatisés, des marginalisés, de celles et ceux qu’on a entassés dans des tours pour ne pas trop déranger l’entre-soi dominant, la ville de celles et ceux qui sont rarement représentés, encore moins dans les lieux de pouvoir. La ville du peuple vivant, en somme.
SOLÈNE BRUN est sociologue, chargée de recherche au CNRS.