27/06/2021
"Assis dans l’herbe je dévorais des pâquerettes ; je me rappelle l’amertume étonnante de ces collerettes de pétales que je mâchais et remâchais, sans venir à bout de ma surprise. Dans mon souvenir, ce temps est celui d’un été perpétuel et édénique, empli jusqu’à l’horizon « d’un rapport intégral entre l’âme et les choses ». Je n’allais pas encore à l’école. La bouche pleine de pâquerettes, je tutoyais les nuages, les herbes, le glouglou de la fontaine, les arbres sombres qui se balançaient dans le ciel ; c’étaient des tutoiements silencieux, de longs songes bâtis de phrases interminables. Mes pensées jouaient avec les premiers mots que je connaissais, et ceux qui me manquaient ne laissaient pas de vide. Il y avait aussi des mots que j’écoutais changer : il y avait, il avait été, il sera. J’ignorais qu’il s’agissait-là de conjugaisons et de verbes, et l’existence d’un infinitif m’était inimaginable."
Le spectacle et le mystère (non publié), p. 5
White rabbit
https://www.youtube.com/watch?v=WANNqr-vcx0