16/04/2021
C'était si difficile, si douloureux parfois pour la petite rivière que quand la nuit venait, elle inondait les champs voisins. Il lui semblait alors que l'herbe fraîche et la terre l’acceptaient et que les gros tourbillons inquiétants s'apaisaient. Elle se laissait recevoir, accueillir tendrement par la bonne terre chaude dans laquelle elle se blottissait. Les parcelles qui la bordaient étaient toutes inondées et les jardiniers étaient désemparés. Ils ont bien essayé plusieurs solutions pour corriger son cours, jusqu'à refaire complètement les digues ... rien n'y fit! Plus on empêchait la rivière de déborder, plus ses tourbillons cognaient contre ses rives et plus la rivière avait mal. Oh ! comme elle aurait bien aimé retourner à sa source, remonter le courant, se retrouver là haut, sur la montagne, tout près du soleil, là où elle sortait de terre, toute fraîche et vivante! Oh! ces tourbillons d’où peuvent-ils bien venir? Peut-être de vilaines pierres, là haut, toute laide et énorme qui gênent le jaillissement de sa source ? Ou peut être un gros trou béant ? Oh, ces tourbillons, comme ils lui font mal! Un jour, la petite rivière vint lécher les racines d'un vieux saule qui aimait laisser le courant lui caresser les feuilles. Un gros tourbillon noir du fond de la rivière vint se loger entre les nœuds des racines dans un petit creux soudain paisible où l'eau pouvait enfin se reposer.
-"Oh Saule, quel calme, tout à coup, entre tes racines ! "
-"Tu me sembles bien apeurée, petite rivière ! comme tes tourbillons sont noirs, comme tu cognes fort contre tes flancs!"
- "oui, Saule ... ça me fait du bien de me reposer un peu, permets moi de rester là avec toi. J'ai un peu envie de pleurer.
Alors la petite rivière lui a raconté tous ses secrets : ses gros tourbillons noirs, ses débordements, ses vraies questions au sujet de la source. Le saule pleureur a longtemps, longtemps écouté, et comme ça faisait beaucoup de bien à la petite rivière, elle avait déjà moins envie de déborder dans les champs voisins. Cependant sa source l'inquiétait toujours.
- "Comment pourrais-je faire, Saule, pour remonter à ma source? Est ce qu'une rivière peut remonter son courant?"
- "Non petite rivière, tu ne peux pas remonter le courant. Mais là, dans le calme, protégée entre mes racines, dans ce petit creux où tes tourbillons s'apaisent, regarde comme l'eau est devenue limpide. Les petites gouttes d'eau enfin se donnent un peu de temps. Ça parle, tu sais, les gouttes d'eau et je vais te dire un très grand secret : chaque goutte d'eau, entends-tu, a gardé la mémoire de la source. Demande à chacune d'entre elles: il y en aura bien qui auront rencontré ce trou béant dont tu as si peur? Peut être certaines en auront-elles visité le fond ou se seront heurtées à la grosse pierre dont tu as si peur ?
C'est la petite rivière qui a été bien étonnée : elle n'y avait jamais pensé. Alors, tranquillement, sans se presser, très soigneusement, à l'abri des grosses racines du saule pleureur, elle a interrogé chaque goutte d'eau.
- "Bonjour, goutte d'eau, bonjour! raconte moi ma source", disait-elle et les gouttes répondaient.
-"Oui nous avons gardé la mémoire de la source ... et elles racontaient, dans leur langage de goutte d'eau que seules les rivières peuvent entendre.
Je ne peux pas te raconter le secret de petite rivière, cela lui appartient, mais ce que je sais, c'est que le cours de la petite rivière à changé : Oh ! elle tourbillonne toujours, mais aujourd’hui ça l'amuse: elle saute sur les cailloux, elle éclabousse et jaillisse des gouttelettes qui font des arcs en ciel dans la lumière. Elle fait tourner en riant les petits moulins du jardinier. Elle donne son eau en abondance pour faire fleurir les jardins et elle chante sur les pierres ou rugit en sautant les rochers. Elle s'amuse à virevolter dans les trous et se raconte des tas d'histoires avec la biosphère environnante. Elle devient forte et grandit. Elle voudrait bien rencontrer d'autres rivières et l'envie lui vient de devenir un fleuve, de visiter le monde et d'accueillir une multitude de petits poissons et un jour, oui un jour ... elle rejoindra la mer.......
Lionel Buffard