12/01/2026
AGRESSION DIFFÉRÉE CHEZ LE CHIEN
Comprendre une réponse de survie encore mal connue
>>> Quand le comportement dérange nos certitudes
Il arrive qu’un chien adopte une conduite qui déroute profondément les humains et conduit trop vite à un diagnostic erroné de « chien déséquilibré » ou « imprévisible ».
La séquence est souvent la même :
- le chien se laisse approcher par un humain ;
- il accepte le contact, parfois même d’être porté ;
- il laisse la personne repartir sans incident ;
- quelques minutes plus t**d, lorsque cette même personne repasse à proximité — parfois en l’ignorant — le chien l’agresse violemment.
Durant toute la première interaction, le chien n’a pas détourné le regard, sans pour autant exprimer de signaux émotionnels clairs ou lisibles : pas de posture basse ou haute, pas de grognement, pas d’évitement manifeste. L’observateur attentif reste pourtant avec une impression diffuse : « quelque chose n’allait pas ». Cette conduite, loin d’être incohérente ou pathologique, s’inscrit en réalité dans un cadre neurobiologique et traumatique parfaitement documenté.
>>> Le mythe du consentement canin
Dans notre culture humaine, l’absence de réaction est souvent interprétée comme une forme d’accord. Cette projection est une erreur majeure même lorsqu’elle est appliquée au chien. Un chien qui se laisse toucher n’est pas nécessairement un chien consentant. Il peut s’agir d’un chien inhibé, dissocié, figé ou engagé dans une stratégie de survie. Chez certains individus — notamment ceux ayant vécu des expériences précoces de maltraitance, de contrainte ou d’hyper-contrôle — l’expression de limites a été associée à un danger accru. Le système nerveux apprend alors que ne rien faire est plus sûr que s’opposer. Ce que l’humain interprète comme du calme ou de la tolérance peut en réalité être une absence d’alternative perçue.
>>> Les réponses de survie : un cadre scientifique
Les réponses de survie sont régulées par le système nerveux autonome et les structures limbiques (amygdale, hypothalamus, tronc cérébral). Elles ne relèvent pas d’un choix conscient, mais d’un automatisme biologique.
Walter Bradford Cannon (1915) a décrit les premières réponses de stress aigu :
- Fight : combattre la menace ;
- Flight : fuir la menace.
Ces modèles ont ensuite été enrichis :
- Freeze : immobilisation tonique, inhibition motrice et comportementale ;
- Fawn (terme popularisé par Pete Walker, 2003) : stratégie d’apaisement de la menace par la soumission relationnelle.
Chez le chien, ces réponses sont modulées par l’histoire individuelle, la génétique, la période sensible de socialisation et les expériences traumatiques répétées.
>>> FAWN / FEIGN : pactiser pour survivre
La réponse dite FAWN décrit un comportement par lequel la victime renonce temporairement à ses limites afin de réduire le risque immédiat. Elle devient docile, coopérante, voire engageante, dans l’espoir inconscient que l’agresseur cesse son action.
Chez le chien, cela peut se traduire par :
- une tolérance apparente au toucher ;
- une immobilité active ;
- une absence de signaux d’opposition.e ;
- une absence de signaux d’opposition.
Cependant, cette stratégie n’implique ni apaisement émotionnel ni résolution du stress. L’activation physiologique reste élevée : cortisol, adrénaline et noradrénaline circulent, maintenant l’organisme en état d’alerte.
Je propose ici de privilégier le terme FEIGN (feindre), qui rend compte d’une activité adaptative plutôt que d’une passivité. Le chien feint la coopération parce que son système nerveux a évalué que c’était, à cet instant précis, la meilleure option de survie.
>>> Pourquoi l’agression est-elle différée ?
L’agression qui survient après coup n’est ni une vengeance ni une perte de contrôle soudaine. Elle correspond à une réorganisation défensive t**dive.
Plusieurs mécanismes entrent en jeu :
- La sortie de l’immobilité : une fois la pression directe levée (la personne s’éloigne), le système nerveux peut quitter l’état de figement.
- La récupération de ressources : quelques minutes suffisent parfois pour que l’énergie défensive réapparaisse.
- La persistance de la menace : lorsque la personne repasse à proximité, même sans interaction, elle réactive la mémoire émotionnelle de l’agression initiale.
Le cerveau émotionnel ne fait pas la différence entre une menace passée non résolue et une menace présente. L’agression devient alors une auto-défense différée, souvent brutale car longtemps inhibée.
>>> Parallèles avec le trauma humain
Cette dynamique est bien connue en psychotraumatologie humaine. Certaines victimes d’agressions — notamment sexuelles ou conjugales — rapportent une absence de réaction pendant l’événement, suivie d’un effondrement ou d’une réaction violente ultérieure. Ce phénomène n’est pas un échec moral, mais une réponse neurobiologique. Le chien, comme l’humain, ne « choisit » pas sa réaction de crise. Son cerveau limbique décide avant toute cognition consciente. La violence différée n’est donc pas un signe de dangerosité intrinsèque, mais de détresse chronique.
>>> Implications éthologiques et pratiques
Comprendre cette réponse impose de revoir nos pratiques :
- cesser d’interpréter la tolérance comme un accord ;
- respecter le non-engagement comme un signal en soi ;
- éviter toute interaction tactile non initiée par le chien ;
- considérer l’histoire émotionnelle avant d’évaluer le risque.
Chez certains chiens — notamment issus de contextes de privation, de rues ou d’élevages coercitifs — le toucher humain peut être vécu comme une intrusion traumatique, même lorsqu’il est doux et bien intentionné.
>>> Changeons de regard
Lorsqu’un comportement agressif nous semble incompréhensible, la question n’est pas : « Qu’est-ce qui ne va pas chez ce chien ? » mais plutôt : « À quoi ce comportement a-t-il servi pour survivre ? »
Un chien n’est pas fou parce qu’il agresse. Il parle avec les moyens que son système nerveux lui laisse. Comprendre, c’est rendre possible une prévention, une prise en charge adaptée et, parfois, une réparation.
Souvenons-nous qu’un comportement n’est jamais absurde. Il est toujours la meilleure solution disponible à un instant donné pour un organisme donné.
SOURCES
- Cannon, Walter (1932). Wisdom of the body. New York: W.W. Norton & Company.
- Malchiodi, C. A. (2020). Trauma and expressive arts therapy: Brain, body, and imagination in the healing process. New York: Guilford Publications.
- Miller, A. (1979). The drama of the gifted child. New York: Basic Books.
- Cannon, W. B. (1915). Bodily changes in pain, hunger, fear, and rage. New York: Appleton-Century-Crofts.
- Kirby, Stephanie. “Fight Flight Freeze: How to Recognize It and What to Do …” Edited by Aaron Horn, Betterhelp, https://www.betterhelp.com/advice/trauma/fight-flight-freeze-how-to-recognize-it-and-what-to-do-when-it-happens/?fbclid=IwY2xjawPAiAoBHaLrMpbJM5l-E9-1PJD2Y2-r6Tr3pbZ2dDl6RYP-VKSK953npH3vLcp7uA
Schauer, M., & Elbert, T. (2010). Dissociation following traumatic stress. Journal of Psychology, 218, 109-127.
- What Happens During Fight or Flight Response. (2019, December 09). Retrieved from https://health.clevelandclinic.org/what-happens-to-your-body-during-the-fight-or-flight-response?fbclid=IwAR0hNTgh-H0sPo9VIphjLJfk5MPxD6LjI08I5g9WmcxR6VAN7CLW9t4l1EU
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