18/01/2026
EMPRISE TRANSGÉNÉRATIONNELLE :
Quand une famille parle à la place du sujet**
Joëlle Lanteri – Psychanalyste
**I. L’emprise n’est pas d’abord un rapport de force.
C’est un héritage.**
On croit souvent que l’emprise est un phénomène “entre deux personnes” — l’un domine, l’autre subit.
En clinique, c’est plus subtil, plus profond, plus ancien.
L’emprise naît bien avant le couple, dans la famille d’origine,
souvent deux ou trois générations plus haut,
dans ces transmissions silencieuses où :
les places sont distribuées,
les loyautés imposées,
les dettes héritées,
les rôles figés.
La personne prise dans l’emprise est rarement “faible”.
Elle est prise dans une chaîne psychique qu’elle n’a pas choisie.
Et celui qui exerce l’emprise n’est pas toujours un tyran.
Parfois, il est simplement l’enfant fabriqué pour porter les attentes d’avant lui.
II. L’origine : une dette qui ne dit pas son nom
Dans beaucoup de familles, un enfant naît pour :
réparer une souffrance parentale,
restaurer une image ternie,
accomplir un rêve brisé,
succéder à un parent défaillant,
donner une place à une femme qui n’en a pas reçu.
C’est la dette narcissique.
Elle ne s’énonce jamais, mais se transmet :
par l’admiration excessive,
par les sacrifices maternels,
par les injonctions de réussite,
par la glorification de l’enfant,
par l’effacement de ses failles.
L’enfant grandit dans un message implicite :
“Tu es tout pour moi.”
Cette phrase, en apparence tendre, est une chaîne invisible.
L’enfant devient un tuteur narcissique pour les générations précédentes.
**III. Le rôle du père fantôme :
Quand la limite n’a jamais été transmise**
Dans de nombreuses histoires d’emprise, on retrouve la même architecture :
un père absent, démissionnaire, inconsistant, silencieux, défaillant.
une mère ou une grand-mère en surinvestissement, qui fabrique l’enfant comme une œuvre personnelle.
Sans père tiers, l’enfant ne rencontre ni limite, ni séparation, ni contradiction constructive.
Il devient :
trop puissant,
trop nécessaire,
trop identitaire pour les femmes qui l’entourent.
Il n’apprend pas à se confronter.
Il apprend à régner, ou à servir.
Et plus t**d dans le couple,
il reproduira ce qu’il a reçu.
**IV. La grand-mère toute-puissante :
la matrice de l’emprise**
C’est presque une constante clinique :
derrière les couples dysfonctionnels, on trouve souvent une figure féminine antérieure,
puissante, sacrificielle, autoritaire ou fusionnelle.
Elle peut :
décider à la place de l’enfant,
penser pour lui,
exiger sa réussite,
lui transmettre sa solitude comme un devoir,
le tenir pour le rempart de la famille.
L’enfant devient son porte-identité.
Plus t**d, dans son couple, il exigera inconsciemment que sa compagne :
s’efface,
serve sa réussite,
protège son image,
assume les tâches inconfortables,
porte à son tour ce qu’il ne peut porter.
Ce n’est pas de la perversité.
C’est une répétition fidélitaire.
**V. L’emprise dans le couple :
une répétition en miroir**
Quand deux adultes s’unissent,
ils n’unissent pas seulement leurs personnes :
ils unissent leurs généalogies.
Dans ce couple, la femme occupe la place sacrifiée que sa mère et sa grand-mère ont peut-être occupée.
L’homme occupe la place du fils-roi, tuteur narcissique de plusieurs générations.
La scène se rejoue :
Il occupe.
Elle s’efface.
Il tient au symbole.
Elle tient à la relation.
Il dit “on verra”.
Elle dit “je n’en peux plus”.
Il protège l’héritage.
Elle protège le présent.
Elle paie une dette qui n’est pas la sienne.
Il défend un totem qui n’est plus un besoin, mais une identité héritée.
Ce n’est pas “leurs” choix.
C’est le retour des transmissions non résolues.
**VI. L’emprise n’est jamais unilatérale :
elle est un système**
Dans la plupart des couples pris dans l’emprise transgénérationnelle :
l’un porte la dette,
l’autre porte la culpabilité,
les deux sont pris dans une pièce écrite avant eux.
Victime et auteur sont des rôles mouvants.
Le système est stable,
parce qu’il est familial avant d’être conjugal.
**VII. Le rôle du thérapeute :
rendre possible la séparation psychique**
Le travail analytique consiste à :
1. Identifier les fantômes
Ceux qui agissent derrière eux :
la grand-mère toute-puissante,
le père absent,
la mère sacrificielle,
les loyautés invisibles.
2. Rendre consciente la dette
Sans accusation, mais avec lucidité :
“Ce n’est pas votre appartement.
C’est votre héritage.”
3. Restaurer la place de chacun
Elle : sujet à part entière.
Lui : homme et non enfant glorifié.
4. Introduire du tiers
Le tiers, ici, est mon écoute, ma parole, mon cadre.
C’est ce que le père n’a jamais transmis.
5. Nommer l’emprise sans culpabiliser
Nommer permet de desserrer.
Désigner sans condamner.
6. Séparer l’histoire familiale de la vie actuelle
Le couple ne doit pas porter les dettes du passé.
**VIII. Sortir de l’emprise transgénérationnelle :
un travail subtil**
Sortir de l’emprise n’est jamais une rupture brutale.
C’est un travail de différenciation :
“ça, c’est mon histoire”
“ça, c’est la tienne”
“ça, c’est l’histoire de ta famille”
“ça, nous n’avons plus à le porter”
“ça, nous devons le rendre”
On ne coupe pas une emprise :
on la démêle.
On la défamiliarise.
On la sépare du présent.
**IX. Conclusion :
L’emprise est un héritage qui cherche un corps où s’accrocher**
On croit que l’emprise vient d’une personne trop forte.
En vérité, elle vient d’un passé non digéré.
Dans ce couple, le mari n’est pas un tyran : il est le produit d’une chaîne dont il est l’otage.
Et sa femme n’est pas faible : elle porte la part maudite de cette transmission.
L’emprise transgénérationnelle n’est pas une lutte.
C’est une histoire familiale qui trouve un théâtre.
Le rôle du clinicien est de rendre aux vivants ce qui appartient aux morts.