22/03/2026
Cas psychologique — Avortement, culpabilité et surmoi persécuteur
Lecture psychanalytique : entre mélancolie freudienne, position dépressive kleinienne et sacrifice narcissique
Introduction clinique
Il s’agit d’une patiente de 26 ans présentant un retrait social progressif, des troubles du sommeil, une irritabilité généralisée, des conduites auto-agressives et la perception de voix internes, apparus après deux interruptions volontaires de grossesse vécues comme contraires à ses convictions morales.
La patiente rapporte avoir toujours considéré l’avortement comme inacceptable sauf dans des circonstances extrêmes.
Elle indique avoir néanmoins accepté ces interruptions afin de préserver la relation avec son partenaire, qu’elle percevait comme psychologiquement fragile.
Depuis ces événements, elle présente un sentiment intense de remords, associé à l’impression que de nombreux éléments du quotidien lui rappellent l’acte posé.
Elle décrit également des conduites d’auto-punition, une colère dirigée contre elle-même, ainsi qu’une difficulté à maintenir des relations sociales.
L’histoire personnelle est marquée par une relation conflictuelle avec la figure paternelle et par une relation amoureuse actuelle caractérisée par une forte ambivalence et une absence de définition claire du lien.
La question clinique se pose alors :
s’agit-il d’un épisode dépressif, d’un état traumatique, ou d’un conflit intrapsychique plus profond impliquant le surmoi, l’idéal du moi et les identifications parentales ?
1 — Lecture freudienne : culpabilité, mélancolie et surmoi
Dans Deuil et mélancolie (Freud, 1917), la culpabilité excessive est décrite comme le résultat d’un retournement de l’agressivité contre le moi.
Dans ce cas, l’avortement peut être vécu comme la perte d’un objet investi, mais aussi comme une faute morale.
L’objet perdu n’est pas seulement l’enfant, mais aussi l’image idéale de soi.
La patiente ne se reproche pas seulement un acte, elle se reproche d’être devenue quelqu’un capable de cet acte.
Le surmoi devient alors accusateur et persécuteur.
Les voix internes peuvent être comprises comme l’expression de ce surmoi :
• reproche
• condamnation
• auto-jugement
• besoin de punition
Les conduites auto-agressives peuvent avoir une fonction expiatoire.
Souffrir permet de réparer symboliquement la faute.
Nous sommes ici proches d’une configuration mélancolique, où le sujet s’identifie à l’objet perdu et dirige contre lui-même l’agressivité.
2 — Lecture kleinienne : position dépressive et culpabilité réparatrice
Dans la théorie de Mélanie Klein, la culpabilité apparaît lorsque le sujet accède à la position dépressive, c’est-à-dire lorsqu’il reconnaît que l’objet aimé est aussi l’objet qu’il a attaqué.
Dans ce cas, la patiente peut vivre l’avortement comme une destruction de l’objet interne.
L’enfant imaginaire peut représenter :
• un objet aimé
• un objet narcissique
• un objet réparateur
• un objet maternel
L’interruption de grossesse peut alors être vécue comme une attaque contre cet objet.
La culpabilité devient une tentative de réparation.
Les conduites auto-agressives peuvent être comprises comme :
• punition
• réparation
• tentative de restaurer l’objet interne
La surcharge de sens observée (dates, lieux, sensations) peut correspondre à une difficulté à élaborer la perte.
Lorsque la symbolisation échoue, la réalité se charge de significations.
3 — Winnicott : sacrifice du vrai self et faux self relationnel
Chez Winnicott, certaines souffrances apparaissent lorsque le sujet renonce à son vrai self pour maintenir le lien avec l’objet.
La patiente indique avoir accepté l’avortement pour préserver son partenaire.
Cela peut correspondre à une position de faux self :
• je fais ce que l’autre attend
• je renonce à mon désir
• je me conforme pour ne pas perdre le lien
Mais lorsque le vrai self est sacrifié, une dépression peut apparaître.
La souffrance ne vient pas seulement de l’acte, mais du sentiment de s’être trahie.
Le retrait social peut alors être compris comme une tentative de protection du vrai self.
L’auto-agression peut traduire la haine dirigée contre le faux self.
4 — Lecture lacanienne : désir de l’Autre, faute et jouissance de la culpabilité
Dans une perspective lacanienne, la question centrale est celle du désir de l’Autre.
La patiente semble avoir agi pour répondre au désir du partenaire.
Elle n’a pas agi selon son désir propre.
Le sujet peut alors éprouver une faute subjective : « J’ai trahi mon désir »
La culpabilité ne vient pas seulement de l’acte, mais du fait d’avoir cédé sur son désir.
Lacan parle de la culpabilité comme liée au renoncement au désir.
Les phénomènes de répétition et de surcharge de sens peuvent être compris comme une tentative de symboliser un réel resté sans signification.
Les voix peuvent représenter la parole du surmoi : «Tu as cédé » «Tu as fauté »«Tu dois payer »
La jouissance de la culpabilité peut maintenir le symptôme.
Le sujet souffre, mais cette souffrance donne une cohérence à son histoire.
5 — Hypothèse structurale
Ce tableau peut correspondre à :
• organisation névrotique avec culpabilité sévère
• fonctionnement borderline avec auto-punition
• état dépressif mélancolique
• désorganisation sous conflit moral intense
La présence de voix ne suffit pas à conclure à une psychose.
Dans certaines configurations, le surmoi peut devenir persécuteur sans rupture avec la réalité.
6 — Orientation thérapeutique psychanalytique
Le travail ne consiste pas à supprimer la culpabilité,
mais à en comprendre la logique.
Axes possibles :
• élaboration du rapport au père
• analyse du choix amoureux
• exploration du sacrifice
• travail sur l’idéal moral
• mise en mots de la perte
• différenciation entre désir propre et désir de l’autre
L’objectif est que la patiente puisse passer de : « Je dois être punie » à « J’ai été prise dans un conflit que je ne pouvais pas résoudre autrement »
Lorsque le conflit devient pensable,
le besoin de se punir diminue.
Conclusion
Dans ce cas, la souffrance ne peut être comprise uniquement en termes diagnostiques.
Elle s’inscrit dans un conflit entre idéal, désir, amour et culpabilité.
L’avortement n’est pas seulement un événement, mais un point de rupture dans l’histoire subjective.
Lorsque le sujet ne peut pas symboliser ce qu’il a vécu, le surmoi parle à sa place, et la culpabilité devient la forme que prend la vérité intérieure.
La psychanalyse permet alors de lire le symptôme non comme une erreur, mais comme une tentative du psychisme de rester fidèle à lui-même.