27/01/2026
Les enfants qui ne parlent plus à leurs parents.
Quand un enfant adulte coupe la parole avec ses parents, on invoque trop vite l’ingratitude, la rébellion ou l’influence extérieure. Cette lecture est souvent paresseuse et moralement confortable. La réalité est plus grave, plus profonde et plus dérangeante : on ne coupe pas un lien fondateur sans raison intérieure majeure.
Dans la majorité des cas, le silence n’est pas une attaque. C’est une stratégie de survie psychique. L’enfant ne s’éloigne pas pour punir, mais pour respirer. Il y a eu trop de paroles qui humiliaient, trop de comparaisons, trop d’injonctions contradictoires, trop de non-dits, trop de culpabilisation spirituelle ou affective. À force, le lien parental devient un lieu de tension permanente, pas un lieu de sécurité.
Il faut être intellectuellement honnête : beaucoup de parents n’ont jamais fait leur propre travail intérieur. Ils ont transmis leurs blessures, leurs frustrations conjugales, leurs peurs, parfois leur violence symbolique, en les appelant « éducation », « autorité » ou « amour ». Un enfant qui grandit dans ce climat apprend très tôt à se taire, à se dissocier ou à se suradapter. Plus t**d, devenu adulte, il choisit parfois la coupure nette, car le dialogue a toujours été impossible.
Mais il faut aussi dire l’autre versant, sans victimisation automatique de l’enfant. Certains enfants adultes refusent toute remise en question, exigent des parents parfaits, idéalisent leur souffrance et absolutisent leur ressenti. Ils confondent protection intérieure et fuite, guérison et évitement. Le silence devient alors une prison déguisée en liberté.
La vérité est inconfortable pour les deux camps :
– Les parents doivent accepter qu’ils ont pu blesser, même sans intention.
– Les enfants doivent comprendre que couper le lien ne guérit pas automatiquement la mémoire.
Le problème central n’est pas la distance. Le problème, c’est la mémoire non travaillée. Tant que les blessures restent actives, le lien, qu’il soit rompu ou maintenu, continue de faire mal. On peut ne plus parler à ses parents et rester intérieurement prisonnier d’eux.
On peut leur parler tous les jours et être intérieurement écrasé.
Dans une démarche de guérison sérieuse, l’objectif n’est pas d’imposer la réconciliation à tout prix, ni de sacraliser la rupture. L’objectif est plus exigeant : restaurer une souveraineté intérieure, clarifier ce qui appartient à l’enfant, ce qui appartient aux parents, et ce qui relève de l’héritage transgénérationnel.
Quand la mémoire est soignée, deux issues deviennent possibles, sans violence intérieure :
soit un lien réajusté, plus adulte, plus vrai,
soit une distance assumée, sans haine, sans culpabilité, sans besoin de justification permanente.
C’est là que commence la vraie maturité émotionnelle. Pas dans le silence imposé. Pas dans l’obéissance aveugle. Mais dans la vérité, la responsabilité et la guérison profonde de la mémoire.
KABEYA - Institut de la Mémoire
Peinture de Sandrine Orisio