04/08/2024
Le Maroc : Notre histoire par la génétique
« Qui sommes-nous? »
Par : Dr. Habib EL Mahdaoui, MD.
Cette étude ne se base pas sur une quelconque forme de ségrégation raciale. Notre étude vise à soutenir l'hypothèse selon laquelle les Amazighs sont originaires de la région où ils vivent actuellement, plutôt que de suggérer qu'ils sont venus d'ailleurs. C'est une perspective intéressante sur l'identité et les origines des Amazighs. Avez-vous des éléments spécifiques que vous aimeriez inclure dans cette étude, comme des preuves historiques, des recherches génétiques, ou des aspects culturels particuliers ?
L'article explore les mythes entourant les origines des Amazighs, mettant en lumière le récit largement répandu selon lequel les Amazighs ont migré depuis le Cham et le Moyen-Orient en empruntant la route du Habacha. Ce récit, qui a été et qui est encore enseigné dans les écoles, est remis en question et examiné dans le cadre de cette étude académique basée sur la science de la génétique des populations GDP
Les études scientifiques révèlent que bien que la majorité culturelle des Marocains et d'autres Maghrébins s'identifie aux Arabes, sur le plan ethnique, ils sont plus étroitement liés aux Amazighs Berbères et à certains groupes ibériques méditerranéens. Les recherches génétiques, notamment celles menées par A. Hajjej et al. (2006) sur la population tunisienne, indiquent que les Tunisiens partagent une affinité génétique plus forte avec les Amazighs Berbères et les populations méditerranéennes occidentales, en particulier les Ibériques, qu'avec les Arabes. Bien que la contribution génétique des Arabes soit présente, elle est estimée comme étant minoritaire, ce qui confirme les observations des historiens tels qu'Ibn Khaldoun et Gabriel Camps. Ces études, bien que basées sur des échantillons restreints, appuient la thèse selon laquelle l'influence arabe sur les populations Amazighes du Maghreb demeure relativement limitée, suggérant que l'impact des quelques milliers d'envahisseurs arabes sur des millions d'Amazighs Berbères était insuffisant pour altérer leur identité ethnique.
La thèse selon laquelle la vaste majorité des Maghrébins s'identifie culturellement et idéologiquement aux Arabes peut être approfondie en examinant divers aspects historiques, sociaux et politiques.
D'un point de vue historique, cette identification remonte à la période post-coloniale et à l'époque de la formation des États-nations maghrébins. Les processus de nation-building ont souvent privilégié une vision pan-arabe, promouvant l'idée d'une identité arabe commune au sein des pays maghrébins nouvellement indépendants. Cette vision était souvent associée à des aspirations de solidarité arabe et de réaffirmation de l'unité arabe face à des enjeux régionaux et internationaux.
Sur le plan social, cette identification aux Arabes est également influencée par des facteurs linguistiques, religieux et culturels. L'arabe est la langue officielle et dominante dans la région, et l'islam est la religion majoritaire, ce qui contribue à une certaine homogénéité culturelle avec le monde arabe plus large. De plus, la diffusion de la culture arabe à travers la littérature, la musique, le cinéma et d'autres formes d'expression culturelle renforce souvent ce sentiment d'appartenance à la civilisation arabe.
Sur le plan politique, les élites dirigeantes dans les pays maghrébins ont souvent promu une identité arabe comme un moyen de légitimer leur gouvernance et de renforcer leur position dans la région. Cela peut être observé dans l'adhésion à des organisations pan-arabes telles que la Ligue arabe, ainsi que dans les politiques étrangères axées sur la solidarité et la coopération avec d'autres pays arabes.
Cependant, malgré cette identification culturelle et idéologique aux Arabes, il existe des nuances et des contestations au sein des sociétés maghrébines. Certains groupes, en particulier parmi les Amazighs, revendiquent une identité distincte et rejettent parfois l'assimilation à l'identité arabe dominante. De plus, les dynamiques socio-politiques contemporaines, telles que les mouvements de revendication identitaire et les débats sur la diversité culturelle, contribuent à remettre en question les narratives uniques et unificatrices de l'identité arabe dans la région.
Actuellement, diverses études menées dans les domaines génétique, anthropologique et linguistique sont en cours. Ces études comprennent des datations au carbone 14 sur des fossiles anciens, des tests génétiques sur les populations contemporaines ainsi que sur des ossements, et des analyses comparatives entre la langue berbère et d'autres langues. Les résultats de ces recherches, combinés aux travaux d'historiens comme Gabriel Camps (http://www.didac.ehu.es/antropo/7/7-1/Larrouy.pdf) et Charles-André Julien, tendent à démontrer que les Nord-Africains contemporains, qu'ils parlent la langue arabe ou amazigh, descendent principalement des Amazighs. Les Amazighs ne viennent de nul part. Ils sont d’ici!
Bien que la génétique ne puisse pas identifier spécifiquement l'ethnicité d'une personne ou les langues qu'elle parlait dans le passé, elle offre la possibilité de retracer l'arbre généalogique des familles dont les descendants peuplent actuellement la planète. Chaque individu hérite de la moitié de son ADN de son père et l'autre moitié de sa mère, ces derniers ayant également reçu des portions d'ADN de leurs propres parents biologiques, et ainsi de suite, depuis l'émergence de l'Homo sapiens. L'information contenue dans l'ADN de chaque parent est transmise intacte de génération en génération, à l'exception des nouvelles mutations qui se produisent de manière aléatoire et en nombre limité. Ces mutations contribuent à la diversité génétique humaine en distinguant l'ADN de chaque individu.
L'étude génétique des populations est méthodiquement conduite à l'aide de marqueurs génétiques uniparentaux, ciblant à la fois l'ADN mitochondrial maternel (ADN-mt) et la partie non recombinante du chromosome Y paternel (ADN-Y). Et ce, dans le but de déterminer des haplotypes et haplogroupes caractéristiques liés à une population dans une région géographique spécifique. Pour simplifier, un haplogroupe est défini comme un ensemble de populations génétiques partageant un ancêtre commun (ou haplotype commun) le long de leur lignée paternelle ou maternelle. Des haplogroupes spécifiques sont souvent associés à des groupes ancestraux bien identifiés tels que les Amazighs, les Vikings, les Aborigènes d'Australie, les Celtes, etc..
Chaque individu possède deux haplogroupes, un pour sa lignée maternelle et un pour sa lignée paternelle. Cependant, les femmes ne peuvent pas être directement associées à une lignée paternelle par un test génétique, car elles ne possèdent pas le chromosome Y nécessaire pour déterminer l'haplogroupe paternel. Par conséquent, l’attribution d’un individu à un certain haplogroupe est déterminée par le nombre de SNPs (polymorphismes de nucléotide unique, soit des mutations) qu’il présente, qui détermine son haplogroupe.
Les haplogroupes maternels sont identifiés par l'analyse de l'ADN mitochondrial (ADN-mt), qui est distinct des autres types d'ADN car il est localisé en dehors du noyau cellulaire, ne se combinant donc pas avec d'autres types d'ADN. Cette particularité signifie que chaque individu partage le même haplogroupe maternel que les membres de sa lignée maternelle directe, y compris sa mère, ses frères et sœurs, ses tantes et ses grands-mères du côté maternel. En retrouvant les origines de cet haplogroupe, il est possible de remonter à un seul événement de mutation survenue à un moment précis de l'histoire.
Les haplogroupes paternels est un peu plus complexe. Ces haplogroupes sont associés au chromosome Y, qui est spécifique aux hommes et est transmis de père en fils. Étant donné que les femmes ne possèdent pas de chromosome Y, elles n'ont par défaut aucun haplogroupe paternel. Cependant, elles peuvent découvrir leur haplogroupe paternel si un parent masculin du côté paternel, tel qu'un frère, un père, un oncle ou un grand-père, est également soumis à un test génétique.
Plusieurs études génétiques ont examiné la distribution des haplogroupes chez les populations nord-africaines, y compris les berbérophones et arabophones. L'une des conclusions générales de ces recherches est que l'haplogroupe E1b1b est fréquent dans cette région, bien que sa prévalence puisse varier d'une population à l'autre et d'une région à l'autre.
Une étude importante menée par Cruciani et al. en 2004 (1) a révélé que l'haplogroupe E1b1b était présent chez une proportion importante de Nord-Africains, suggérant une origine ancienne dans la région. Cette étude a également souligné la diversité génétique importante chez les Berbères et a mis en évidence des différences génétiques significatives entre les populations berbères et arabes.
Une autre étude réalisée par Bosch et al. en 2001 (2) a également confirmé la présence fréquente de l'haplogroupe E1b1b chez les populations nord-africaines, en particulier chez les Berbères. Cependant, cette étude a également observé une diversité génétique importante et des haplogroupes spécifiques associés à certaines régions géographiques.
La transmission du chromosome Y de père en fils permet, en théorie, de retracer la lignée mâle directe d'une famille, d'une ethnie ou d'une espèce en étudiant les polymorphismes présents. Les principaux haplogroupes du chromosome Y chez les Marocains amazighophones et arabophones sont les haplogroupes E1b1b et J. L'haplogroupe E1b1b, caractéristique des populations autochtones d'Afrique du Nord, est présent chez 55% à 100% des individus étudiés, avec une origine remontant à environ 22 000 ans (3) , indiquant une forte origine commune nord-africaine. L'haplogroupe J, d'origine majoritairement néolithique, est présent chez 0% à 25% des individus étudiés.
Un sous-groupe spécifique de l'haplogroupe E1b1b, connu sous le nom d'haplogroupe E1b1b1b et caractérisé par le marqueur M81, est répandu chez les Marocains. Une caractéristique intéressante de cet haplogroupe est son gradient de fréquence décroissante d'ouest en est à travers le Maroc. Autrement dit, sa prévalence diminue à mesure que l'on se déplace de l'ouest vers l'est du pays. Cette tendance suggère des différences régionales dans la distribution de cet haplogroupe au sein de la population marocaine et peut refléter des patterns historiques de migration ou d'isolement géographique. Une étude approfondie de cette variation géographique pourrait fournir des insights précieux sur l'histoire génétique et démographique des populations marocaines et des peuples nord-africains en général. (4)
La présence de l'haplogroupe J1, un haplogroupe typiquement sémitique qui constitue la principale composante génétique de la population de la péninsule arabique en Asie, est observée à un taux de seulement (0 à 25%) dans l'échantillon étudié. Cette observation suggère une contribution significative de ce haplogroupe à la composition génétique de la population étudiée. L'haplogroupe J1 est souvent associé aux populations sémitiques et a été étudié dans le contexte des migrations historiques et des mouvements de population dans la région du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord. (5)
Selon Ibn Khaldoun, les Amazighs maghrébins ne sont pas des Arabes, mais plutôt des "arabisés" (moustaaraboune). Reconnaître cette réalité n'implique aucune honte : cela souligne simplement que les Amazighs maghrébins sont des Amazighs maghrébins nord-africains à part entière. Cette déclaration souligne l'importance de reconnaître et de célébrer l'identité distincte des Amazighs maghrébins, tout en soulignant leur héritage culturel et linguistique unique dans la région nord-africaine. Il s'agit d'une affirmation de la diversité et de la richesse de la culture maghrébine, mettant en lumière l'importance de préserver et de valoriser les traditions et l'histoire des Amazighs dans le contexte plus large de la société nord-africaine.
Bibliographie :
(1) Fulvio Cruciani et Al. Phylogeographic Analysis of Haplogroup E3b (E-M215) Y Chromosomes Reveals Multiple Migratory Events Within and Out Of Africa, AJHG, Volume 74, Issue 5, May 2004, Pages 1014-1022
(2) Helena Bosch, High-Resolution Analysis of Human Y-Chromosome Variation Shows a Sharp Discontinuity and Limited Gene Flow between Northwestern Africa and the Iberian Peninsula, Am J Hum Genet. 2001 Apr; 68(4): 1019–1029.
(3) Ornella Semino et Al. Origin, Diffusion, and Differentiation of Y-Chromosome Haplogroups E and J: Inferences on the Neolithization of Europe and Later Migratory Events in the Mediterranean Area, Am. J. Hum. Genet. 74:1023–1034, 2004
(4) Fulvio Cruciani et Al. Phylogeographic Analysis of Haplogroup E3b (E-M215) Y Chromosomes Reveals Multiple Migratory Events Within and Out Of Africa, AJHG, Volume 74, Issue 5, May 2004, Pages 1014-1022
(5) Barbara Arredi et Al., A Predominantly Neolithic Origin for Y-Chromosomal DNA Variation in North Africa, September 2004The American Journal of Human Genetics 75(2):338-45.