02/16/2026
À la fin du mois de mars, une vague de froid s'abattit sur Meknès et, dans le patio, l'eau du puits gela. Mouilala tomba malade et elle garda le lit pendant des jours, son maigre visage dépassant à peine des épaisses couvertures que Yasmine disposait sur elle.
Mathilde vint souvent la voir, elle la soigna malgré sa résistance, malgré son refus d'avaler les remèdes, et il fallut la traiter comme un petit enfant capricieux et effrayé. Elle guérit mais lorsqu'elle put enfin se lever et qu'elle rejoignit la cuisine, habillée d'une robe de chambre que Mathilde lui avait offerte, elle se rendit compte que quelque chose clochait.
Elle ne sut pas d'abord ce qui provoquait en elle cette panique, ce sentiment d'être comme une étrangère dans sa propre maison. Elle marcha dans le couloir, rabrouant Yasmine, montant et descendant les escaliers malgré ses jambes qui lui faisaient mal. Elle se pencha à la fenêtre, elle regarda la rue qui lui sembla terne, comme dépossédée de quelque chose.
Etait-il possible que pendant ces quelques semaines de maladie le monde ait à ce point changé? Elle pensa qu'elle était devenue f***e, que comme de son fils Jalil les démons avaient pris possession d'elle. Elle se souvint des his-moires qu'on lui racontait sur ses ancêtres, qui se promenaient à moitié nus dans les rues, qui parlaient à des fantômes. Voilà qu'elle était rattrapée par la malédiction familiale, que son esprit se mettait lentement à lui échapper. Elle avait peur et pour se calmer elle fit ce qu'elle faisait toujours. Elle s'assit dans la cuisine et se saisit d'une botte de coriandre qu'elle hacha finement. Elle approcha ses vieilles mains, ses mains tordues et couvertes d'herbes, de sa bouche, de son nez, s'enduisit le visage de coriandre hachée et se mit à pleurer. Elle enfonçait ses doigts dans ses narines, se frottait les yeux comme une aliénée. Elle ne sentait rien. La maladie, par un maléfice qu'elle ne comprenait pas, lui avait ôté l'odorat.
…..
Un soir, Mathilde attendit Amine derrière la porte. « J'étais en ville aujourd'hui, dit-elle. J'ai vu ta mère. » Mouilala s'était comportée d'une manière étrange avec Aïcha. Quand l'enfant avait approché sa bouche de la main de sa grand-mère, la vieille s'était mise à hurler.
« Elle a accusé Aïcha de vouloir la mordre. Elle sanglotait et tenait sa main contre son ventre.
Elle avait vraiment peur, tu comprends?»
Oui, Amine comprenait. Il avait remarqué la maigreur de sa mère, son regard vide, ses absences. Elle avait cessé de se teindre les cheveux au henné et elle sortait parfois de sa chambre sans avoir noué son foulard autour de ses cheveux gris. Quand elle était allée la voir, Mathilde aurait juré que Mouilala ne l'avait pas reconnue. La vieille femme l'avait fixée pendant quelques secondes, la langue pendue, le regard vitreux, et puis elle avait semblé soulagée. Elle n'avait pas prononcé le prénom de sa belle-fille - elle ne le faisait iamais -, mais elle avait souri et posé sa main sur le bras de la jeune femme. Mouilala passait des heures assise à la table de la cuisine, les bras ballants devant des corbeilles de légumes. Quand son esprit retrouvait un peu de vigueur, elle se levait, mettait le repas en route mais les plats n'avaient plus le goût d'autrefois. Elle oubliait des ingrédients ou bien elle s'endormait sur sa chaise en bois et le fond du tajine était brûlé.
Elle, qui avait toujours été silencieuse et aus-tère, passait à présent ses journées à chantonner des airs enfantins qui la faisaient rire aux éclats. Elle tournait sur elle-même et soulevait des deux mains le bas de son caftan en tirant la langue à Yasmine et en se moquant d'elle.
«On ne peut pas la laisser comme ça », affirma Mathilde. Amine enleva ses bottes, il posa sa veste sur la chaise de l'entrée et demeura ainsi, silencieux. « Il faut la prendre avec nous. Et prendre Selma aussi. »